Un village, un pari d’inclusion
Moufilou, petit village lové dans la dense forêt de la Lekoumou, ne ressemble plus tout à fait à la carte postale figée qu’en gardent les visiteurs. Depuis le 5 septembre, il résonne des promesses d’un projet pilote ouvertement pensé pour ses 90% d’autochtones.
Devant un public mêlant chefs coutumiers, mères de famille et élèves, la ministre Irène Marie-Cécile Mboukou-Kimbatsa a martelé son ambition : « Définir ici un modèle type pour l’ensemble des autochtones du Congo ». La salle improvisée sous un auvent d’écorce a accueilli l’annonce avec un mélange d’enthousiasme et de curiosité.
Le rôle moteur du projet Telema
Financé par un apport additionnel du projet Telema, le dispositif prévoit une action de douze à quatorze mois. Au programme : formation aux métiers, microcrédits pour activités agricoles, appui scolaire et accompagnement sanitaire, afin de convertir l’assistance ponctuelle en véritables tremplins économiques.
Les équipes sociales, recrutées localement, utiliseront des tablettes pour renseigner la situation de chaque ménage. Cette innovation, conçue pour améliorer le système d’information, doit permettre un suivi individualisé et une meilleure allocation des ressources, insistent les ingénieurs du ministère.
Une application mobile en langue yaka sera également testée pour diffuser des alertes sanitaires et des prix de marché. Les développeurs précisent que l’outil fonctionne hors réseau grâce à la technologie Bluetooth mesh, essentielle dans les zones où la couverture reste fragile.
Des partenaires internationaux engagés
Au premier rang, les représentants du Programme alimentaire mondial ont rappelé leur expérience dans l’assistance aux peuples forestiers. « Cette initiative est l’une des plus structurées de la sous-région », souligne Philippe Besson, chef de bureau, convaincu que la synergie avec le Canada renforcera l’impact.
L’Université de Montréal coordonne, de son côté, un dispositif de mentorat numérique. Des étudiantes congolaises de la diaspora proposeront des sessions en ligne pour partager connaissances comptables, marketing et droits humains. Une manière de conjuguer diaspora, engagement féminin et développement rural.
La loi de 2011, socle juridique
Le Congo a inscrit l’histoire de ce projet dans sa législation dès 2011, en adoptant la première loi africaine dédiée aux droits des autochtones. Le texte garantit éducation, santé, emploi et état civil, érigeant le principe d’égalité en obligation républicaine.
Pour Irène Marie-Cécile Mboukou-Kimbatsa, cette assise juridique protège la démarche actuelle : « Nous ne partons pas d’une feuille blanche, nous mettons la loi en mouvement ». À Moufilou, le rappel fait écho aux préoccupations de chefs traditionnels, soucieux de sécuriser leurs terres.
Brazzaville, plaque tournante des voix autochtones
Il y a quatre mois, la capitale accueillait le premier Congrès mondial des peuples autochtones et des communautés locales des bassins forestiers. Plus de cinq cents délégués ont adopté la Déclaration de Brazzaville, désormais citée dans les couloirs onusiens comme instrument de plaidoyer.
Le projet pilote de Moufilou s’inscrit dans la continuité de ce momentum. En testant des indicateurs concrets de progrès, les autorités espèrent traduire la Déclaration en actions palpables, afin que le village devienne une vitrine inspirante pour d’autres départements.
Voix locales : espoirs et témoignages
Assise près du marché, Clarisse Ngouabi, artisane potière, devine déjà les retombées : « Si j’obtiens un microcrédit, je pourrai transformer l’argile sur place et employer deux cousines ». Son commentaire rappelle que l’inclusion économique passe d’abord par l’autonomie des femmes.
De son côté, Nziengui, chasseur traditionnel devenu guide communautaire, espère un meilleur accès aux soins : « La case de santé est loin, l’appui promis en médicaments serait une bouffée d’oxygène ». Son récit illustre le lien indissociable entre sécurité sanitaire et maintien des savoirs.
Vers un modèle réplicable dans tout le pays
En développant des critères précis, le ministère prévoit de documenter chaque étape : sélection des bénéficiaires, coûts, résultats. Ces données alimenteront un rapport public, outil de référence pour étendre le programme dans la Sangha, la Cuvette ou le Niari, dès l’année prochaine.
Les conseillers insistent : la réussite dépendra de la capacité des communautés à co-gérer les projets. Un comité local de suivi, composé pour moitié d’autochtones, décidera de l’utilisation des fonds, gage de transparence et de responsabilisation partagée.
Les bénéfices attendus pour les femmes
Selon une étude préliminaire, 64 % des adultes autochtones de Moufilou sont des femmes vivant de cueillettes et d’activités invisibles dans les statistiques. La composante genre du projet prévoit des formations en agro-transformation et un fonds dédié à l’innovation artisanale.
« Quand les femmes gagnent leur propre revenu, tout le village respire », souligne Paule Olive Mabiala, sociologue à l’Université Marien Ngouabi. Elle participera à l’évaluation d’impact, persuadée que l’émancipation féminine constitue la clé d’une inclusion durable et profitable à tous.
Perspectives régionales
Si les résultats confirment les ambitions, Moufilou deviendra un laboratoire pour la Communauté économique des États d’Afrique centrale. Des délégations du Gabon et du Cameroun ont déjà programmé des visites d’observation, convaincues que l’inclusion des peuples forestiers est également un enjeu transfrontalier.
La ministre envisage déjà une seconde phase axée sur le tourisme communautaire, guidée par les danses Yombe et les parcours botaniques. Ce nouveau volet apporterait des revenus complémentaires tout en valorisant le patrimoine immatériel.










