Une jeunesse en quête d’avenir
À Tripoli, les applaudissements résonnent encore dans la salle du Centre de développement économique. Les visages de dizaines d’étudiantes, de jeunes diplômés et de propriétaires de microentreprises y expriment une même attente: transformer leur talent en emploi durable et contribuer à la reconstruction nationale.
Parmi elles, Amina, ingénieure en énergie renouvelable, confie qu’elle rêve d’installer des fermes solaires dans le Fezzan. Sans mécanisme de soutien, elle craignait de devoir émigrer. L’annonce du nouveau programme lui redonne, dit-elle, « le goût de bâtir ici ».
Son témoignage incarne l’urgence démographique libyenne: plus de 60 % de la population a moins de trente ans, selon la Banque mondiale, et le chômage des diplômés frôle 40 %. L’économie, encore dépendante du pétrole, recherche désormais des talents capables d’innover.
Skills and Solutions, un tremplin national
Lancé le 29 septembre par le ministère de l’Économie et du Commerce, le projet « Entrepreneurs Skills and Solutions » promet des formations sur mesure, des incubateurs régionaux et des bourses d’amorçage. Objectif : créer un réseau de 5 000 jeunes professionnels d’ici trois ans.
Le ministre Mohamed Al-Hwej insiste sur « la symbiose entre universités, intelligence artificielle et secteur privé ». Selon lui, un cours de robotique aura autant de valeur qu’un semestre de stage, si le diplômé sait ensuite numériser la chaîne logistique d’une coopérative agricole.
Le programme se déploie en trois phases: diagnostic territorial, mentorat, puis accompagnement au financement. Chaque province désigne un comité mixte, avec des chambres de commerce, pour choisir les filières porteuses – de la culture d’algues à la maintenance de parcs éoliens offshore.
Virage vert et bleu
La feuille de route privilégie l’économie verte et bleue, domaines propices à la résilience face au changement climatique. Des modules traiteront de la dépollution côtière, des technologies d’irrigation goutte-à-goutte et des start-up spécialisées dans la valorisation des déchets plastiques marins.
Un partenariat est déjà signé avec l’université maritime de Misrata pour transformer les filets de pêche usagés en fibres textiles. Selon la chercheuse Salwa Khalifa, « chaque tonne recyclée crée quatre emplois locaux et réduit nos importations de matériaux composites ».
Un alignement avec « 1 000 Entrepreneurs »
Le nouveau projet s’articule avec l’initiative gouvernementale « 1 000 Entrepreneurs et 1 000 Projets », pilotée par la Primature. Ce programme, lancé en 2021, octroie des micro-crédits sans garantie aux candidatures retenues par un jury composé d’universitaires et de banquiers.
Les deux plateformes partageront leur base de mentors pour éviter la dispersion. D’ici la fin de l’année, les lauréats seront invités à un « boot camp » commun à Benghazi, où seront présentés prototypes d’applications de paiement mobile, drones agricoles et kits solaires modulaires.
Des femmes à la manœuvre
Le ministère a fixé comme indicateur clé un minimum de 35 % de femmes bénéficiaires. La présidente de la Chambre de commerce de Tripoli, Wafa Ben Youssef, rappelle que « les entrepreneuses libyennes génèrent déjà 12 % du PIB hors hydrocarbures, malgré un accès limité aux capitaux ».
Des incubateurs féminins verront le jour à Sebha et Derna, proposant crèches sur site et modules de cybersécurité. Amina espère y tester ses panneaux solaires hybrides avant de lever des fonds auprès de la diaspora, séduite par des projets à impact tangible.
L’éclairage des spécialistes
Pour l’économiste tunisien Najib Rahmouni, invité du workshop inaugural, « la Libye peut gagner cinq points de croissance si elle capitalise son dividende démographique. L’enjeu est de passer du modèle subventionnaire à la culture du risque entrepreneurial ».
D’après un rapport de l’UNDP, la demande mondiale en technologies propres pourrait créer 12 000 emplois en Libye d’ici 2030, à condition de former les jeunes aux normes ISO et à la propriété intellectuelle. Le nouveau programme entend financer ces certifications coûteuses.
Un modèle pour l’Afrique du Nord
La Banque africaine de développement suit de près l’initiative, convaincue qu’elle pourrait être reproduite en Tunisie ou en Égypte. Un fonds de co-investissement est en discussion pour mutualiser les garanties et faciliter l’entrée d’investisseurs privés régionaux.
Les analystes rappellent que le succès dépendra aussi de la stabilité macro-économique et d’une gouvernance inclusive. Le ministère assure qu’un tableau de bord trimestriel publiera taux d’emploi, chiffre d’affaires des start-up et pourcentage de femmes dirigeantes, garantissant ainsi la transparence.
Sur le parvis du centre, Amina esquisse un sourire. « J’ai toujours aimé le soleil de mon pays, désormais il pourrait devenir ma première source de revenus. » Sa phrase résume l’esprit du programme : transformer la lumière en opportunité et la jeunesse en moteur.
Au-delà des tableaux Excel et des acronymes, la réussite tiendra dans la capacité des jeunes Libyens à croire en eux. Les premiers cours débutent ce mois-ci; ils ouvriront peut-être la voie à une génération qui mêle audace, durabilité et ancrage local.
La prochaine étape consistera à mesurer l’impact climatique des projets soutenus. Un indice « carbone évité » sera publié en partenariat avec l’Agence nationale de l’environnement, afin de prouver que l’entrepreneuriat peut rimer avec protection de la Méditerranée.










