La pêche continentale, clé de la sécurité alimentaire
Sous le soleil de Brazzaville, un nouveau rapport du Groupe de la Banque africaine de développement (Bad) sonne l’alarme : sans investissement massif dans la restauration des habitats aquatiques, la sécurité alimentaire de millions d’Africains pourrait chanceler.
Intitulée Revue des pêcheries continentales africaines, l’étude trace un lien direct entre la santé des rivières, marais et lacs intérieurs et l’assiette quotidienne des citadins comme des villages, soulignant que cinq millions de pêcheurs en vivent.
«La pêche ne nourrit pas seulement, elle relie les communautés», rappelle le chercheur malien Moussa Sanogo cité dans le document. Chaque captif de tilapia porte en lui une histoire d’identité, de transmission et de résilience face au climat.
Des écosystèmes menacés par les activités humaines
Résilience, oui, mais jusqu’à quel point ? Les barrages, l’urbanisation galopante et la pollution minière érodent peu à peu les frayères. Sur la rivière Falémé, l’orpaillage a teinté l’eau de particules toxiques, rendant l’ancienne nurserie de carpes presque stérile.
Au Kenya, les crues naturelles du fleuve Tana n’atteignent plus les plaines, emprisonnées derrière les murs de béton. Or chaque débordement saisonnier apportait nutriments et alevins, assurant une production halieutique équitable entre amont et aval.
Le lac Victoria, berceau d’une biodiversité légendaire, voit ses marais périphériques disparaître sous les décharges plastiques et les jacinthes d’eau. La Bad classe pourtant ces zones humides parmi les habitats critiques à protéger en priorité pour contenir l’érosion des stocks.
Restaurer pour produire : solutions fondées sur la nature
Face à ce constat, l’institution bancaire propose un virage : intégrer la restauration écologique dans tous les projets liés à l’eau, de l’hydroélectricité à l’agriculture irriguée. Autrement dit, revaloriser chaque dollar investi en infrastructure par un retour tangible pour la pêche.
Les solutions fondées sur la nature, jadis cantonnées aux colloques d’experts, deviennent pragmatiques. Rétablir les flux d’eau, reconnecter les plaines d’inondation, dépolluer les sédiments, replanter les berges en roseaux indigènes : autant d’actions qui, selon la Revue, «multiplient les bénéfices».
Une expérience pilote menée sur le barrage de Manantali, au Mali, a libéré une crue artificielle contrôlée durant deux semaines. Les captures d’ablettes ont bondi de 40 % l’année suivante, et la turbidité de l’eau a diminué, réduisant les coûts de traitement.
Bénéfices sociaux et économiques d’une eau saine
Au-delà du poisson dans les filets, ces chantiers réduisent aussi les risques d’inondations catastrophiques. «Restaurer une plaine d’inondation, c’est offrir un tampon naturel aux villes riveraines», explique Clarisse Moukouba, ingénieure congolaise spécialisée en hydrologie appliquée.
Les femmes, pourtant, restent souvent absentes des tables de décision. Dans la filière, elles sont plus de dix millions à transformer, sécher ou commercialiser le poisson. Leur implication dans les projets de restauration renforcerait l’acceptation sociale et la diffusion des bonnes pratiques.
Gouvernance de l’eau et coopération transfrontalière
La Bad insiste sur une gouvernance de l’eau harmonisée, transcendant les frontières. Les grands bassins africains, du Niger au Zambèze, traversent plusieurs États ; la moindre digue construite en amont redéfinit l’économie d’aval. Seul un dialogue multilatéral soutenu garantira équité et durabilité.
Pour le professeur ivoirien Ahoua Kouamé, membre du panel d’experts, «la restauration d’un habitat aquatique se mesure autant en tonnes de poissons qu’en cohésion sociale». Dans des zones fragilisées par les conflits, une pêche stable réduit les tensions liées à la rareté des ressources.
Le rapport plaide aussi pour des mécanismes de financement innovants. Un fonds bleu, adossé à des obligations vertes, pourrait soutenir les municipalités qui nettoient leurs canaux ou installent des stations d’épuration mobiles, allégeant les dépenses publiques tout en créant des emplois verts.
L’Afrique face à son capital bleu
La pandémie de Covid-19 a rappelé la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondialisées. Les poissons capturés localement ont maintenu des marchés vivriers essentiels, alors que les importations maritimes se tarissaient. Protéger cette filière intérieure confère donc une souveraineté alimentaire stratégique.
Les gouvernements, y compris celui du Congo-Brazzaville, multiplient déjà les ateliers de sensibilisation à une gestion inclusive de l’eau. Dans la Cuvette, des comités locaux associent pêcheurs, autorités locales et ingénieurs pour surveiller la qualité de l’Ogoué et déclencher des actions rapides.
Reste à passer de projets pilotes à une échelle continentale. La prochaine décennie pourrait voir chaque barrage disposer d’un plan de crue environnementale et chaque ville riveraine signer un pacte pour ses zones humides. L’Afrique a rendez-vous avec ses eaux intérieures, capital vital.










