Le nouvel éclat de la scène africaine
Une rumeur joyeuse parcourt les galeries de Paris : Alex Ayivi vient d’inscrire son nom au palmarès du Prix Traversées africaines 2024. À trente ans, le plasticien franco-togolais incarne la montée en puissance d’une génération qui refuse les étiquettes exotiques pour dialoguer d’égal à égal avec le monde.
Né à Orléans de parents originaires de Lomé, Ayivi revendique « un pied sur chaque continent ». Sa double appartenance infuse une œuvre portée par les couleurs saturées des marchés togolais et la rigueur conceptuelle apprise aux Beaux-Arts de Bourges puis à l’ENSAV La Cambre.
Un Prix Traversées africaines au retentissement international
Depuis 2019, le Prix Traversées africaines, porté par l’association Pour l’art pour l’Afrique, célèbre les artistes du continent et de sa diaspora. Le jury 2024, composé de commissaires et collectionneurs européens et africains, a salué « la capacité d’Ayivi à déconstruire la narration postcoloniale sans céder au folklore ».
Cette reconnaissance ouvre des portes enviées : résidences, bourses de production et, surtout, une visibilité élargie lors des prochaines foires de Bâle à Lagos. L’artiste confiait en coulisses qu’il souhaite utiliser cette exposition « pour tisser des réseaux Sud-Sud et décloisonner le marché ».
Artification : fusion peinture-sculpture
Le projet primé, Artification, se déploie dans un espace immersif où des toiles monumentales côtoient des assemblages métalliques issus de la ferraille de Montreuil. Les pigments évoquent les pagnes wax tandis que l’acier recyclé rappelle les ateliers de soudure populaires de Lomé.
Par cette hybridation, Ayivi questionne la valeur accordée aux matériaux et, plus largement, à l’héritage africain. « Je refuse l’idée qu’une pratique forcement artisanale serait moins noble qu’un minimalisme occidental », explique-t-il. Le jury a vu dans cette posture une déclaration artistique et politique assumée.
Entre Lomé et Paris, une esthétique de la double appartenance
Les carnets de famille constituent le premier socle de son imaginaire. Albums photo des années 1970, récits de grands-mères et chansons highlife nourrissent des silhouettes crédibles, presque intimes, malgré leur treatment pop. Ces figures croisent des skateurs du canal Saint-Martin, créant un univers où l’exil devient fertilité.
Cette tension entre ici et là-bas séduit un public en quête de récits pluriels. « Ayivi matérialise l’idée d’un espace transnational », observe la critique ivoirienne Marie-Josiane Kassi. Selon elle, l’artiste rappelle que la diaspora n’est pas un entre-deux, mais un territoire créatif à part entière.
La Fondation Cartier mise sur la nouvelle garde africaine
Le 3 avril, la Fondation Cartier pour l’art contemporain a confirmé l’acquisition de deux pièces issues d’Artification. L’institution poursuit ainsi son engagement envers la création africaine, amorcé avec les expositions Les Magiciens de la Terre ou Beauté Congo.
Pour Ayivi, cette entrée dans une collection prestigieuse marque « un tremplin émotionnel ». La responsable des acquisitions, Anne-Laure Bonnet, loue « l’énergie coloriste et le discours écologique discret mais puissant » des œuvres, réalisées à 80 % de matériaux revalorisés.
Le regard des professionnels
Le galeriste bruxellois Amadou Diabaté voit dans cette trajectoire « la preuve qu’une identité multiple n’est plus un obstacle mais un atout ». Il rappelle que les enchères d’art africain contemporain ont bondi de 44 % en cinq ans, signe d’un intérêt durable plutôt que d’une simple mode.
Même optimisme du côté de la commissaire sénégalaise Khady Diallo, qui prépare une exposition panafricaine à Johannesburg. Elle assure que « l’exemple Ayivi encouragera des créateurs à expérimenter sans craindre d’être incompris », condition, selon elle, pour que l’Afrique écrive sa propre modernité.
Au-delà de l’effet de mode
Face aux projecteurs, Ayivi reste prudent. Il se dit conscient d’une « demande d’exotisme » qui guette chaque artiste africain. Sa réponse : un travail d’atelier rigoureux et des collaborations locales au Togo, notamment avec des artisans du quartier d’Agbalépédogan, afin de réinjecter les dividendes symboliques et économiques.
Cette démarche résonne avec les politiques culturelles togolaises qui encouragent les industries créatives. Le ministère de la Culture a salué la victoire d’Ayivi comme « un signal de confiance pour la jeunesse », soulignant l’importance des passerelles entre formation européenne et savoir-faire endogène.
Projets et engagements futurs
En 2025, l’artiste prévoit une résidence à Abidjan suivie d’une exposition itinérante en Afrique centrale. Son atelier mobile proposera des workshops sur le recyclage artistique, thème qu’il considère crucial pour un continent en pleine urbanisation.
Ayivi travaille également à un livre illustré mêlant recettes de famille et sérigraphies, hommage à sa mère, cheffe reconnue à Lomé. « Je veux que l’art raconte aussi l’odeur du gingembre et le bruit des casseroles », confie-t-il, fidèle à sa vision sensorielle de la mémoire.
Un avenir à la mesure de ses ambitions
Ayivi garde les pieds sur terre malgré l’attention médiatique. Il cite volontiers Romare Bearden : « La création doit rester un acte de joie avant d’être un produit ». Cette philosophie l’aide à traverser un calendrier désormais chargé entre expositions, conférences et commandes publiques.
Si Paris a offert la consécration, Lomé demeure son moteur. L’artiste y finance actuellement un espace communautaire consacré aux arts visuels et aux musiques urbaines, convaincu que « la révolution esthétique africaine se jouera à la maison, pas seulement dans les capitales du Nord ».










