Au cœur des camps de Tindouf
À Genève, la semaine dernière, la voix de plusieurs organisations non gouvernementales africaines a brisé le brouhaha diplomatique pour évoquer la situation des femmes et des enfants sahraouis retenus dans les camps de Tindouf, au sud-ouest de l’Algérie.
Devant le Conseil des droits de l’homme, ces ONG, souvent modestes mais ancrées sur le terrain, ont dressé un tableau sombre : enrôlement forcé des mineurs, mariages imposés, confiscation de papiers et absence totale de recours judiciaires pour les victimes.
Enfance confisquée par le militarisme
L’Elizka Relief Foundation a chiffré à plus de huit mille le nombre d’enfants ayant été, selon elle, embrigadés par le Front Polisario pour défiler en uniforme, porter des armes et s’exercer au maniement d’explosifs, parfois dès l’âge de douze ans (Elizka Relief Foundation).
Dans l’immense étendue désertique, ces adolescents deviennent la main-d’œuvre silencieuse de la mine de Gara Djebilet ou de camps militaires improvisés, loin de toute salle de classe. Les sanctions annoncées pour un refus d’obtempérer incluent la flagellation et la privation de nourriture, rapportent les témoins.
Les femmes face à la double peine
Pour les jeunes femmes, la route est tout aussi escarpée. Le programme humanitaire Vacances en paix, décrit par l’ICRID comme un outil de contrôle social, sert parfois à rapatrier des étudiantes de la diaspora, puis à les retenir contre leur gré, leurs documents confisqués à l’arrivée.
Le cas Safia, 28 ans, glace l’auditoire genevois. Empêchée de retourner en Espagne et menacée de mariage forcé, elle diffuse un message : « Ma liberté dépendrait d’un accord familial que je n’ai jamais signé ».
Plaidoyers, controverses et prudence diplomatique
Dans les couloirs, chacun pèse ses mots. Les représentants de plusieurs pays africains s’accordent pour condamner les violences, sans toutefois heurter la sensibilité géopolitique régionale. « Nous appelons à la protection des mineurs sans pointer quiconque », confie une diplomate francophone, soucieuse de préserver un fragile équilibre.
Abdelkader Filali, président du Centre pour la prévention du recrutement d’enfants soldats à Dakhla, note que certains groupes « réécrivent le lexique des droits humains pour maquiller l’endoctrinement ». Il réclame un observatoire indépendant chargé de vérifier chaque rapport remis aux Nations unies.
Des universitaires africains et moyen-orientaux, conviés par la SSBM University, évoquent aussi le concept de « camps militarisés de réfugiés », zone grise du droit international. Selon le chercheur Blerim Mustafa, l’urgence est de distinguer l’activisme légitime de la propagande qui prolonge les cycles de violence.
Vers un sursaut de conscience africain
Au-delà des chiffres, les militants rappellent que chaque mineur enrôlé est un élève qui n’apprendra pas à coder, chaque femme séquestrée une entrepreneuse empêchée de s’épanouir. L’enjeu, insistent-ils, dépasse le Sahara : il conditionne l’essor économique et créatif du continent tout entier.
Plusieurs capitales africaines hébergent déjà des réseaux de solidarité avec les Sahraouies, organisant collectes de produits d’hygiène, campagnes de lettres et bourses d’études. « Nous ne voulons pas simplement secourir, mais redonner un horizon », souligne la styliste sénégalaise Coumba Diop, qui réunit designers et psychologues autour d’ateliers virtuels.
La diaspora, notamment en France et en Espagne, relaie les appels à la libération de Safia, devenue symbole d’une génération partagée entre modernité et contraintes traditionnelles. Des pétitions circulent, tandis que des avocats étudient la possibilité d’actions collectives devant les juridictions européennes compétentes.
À Genève, une responsable de l’UNICEF rappelle que le recrutement d’enfants constitue un crime au regard du Statut de Rome. Elle plaide pour l’envoi « d’équipes d’évaluation d’urgence » capables d’accéder aux camps sans entrave, proposition qui requiert toutefois le feu vert des autorités hôtes.
La partie algérienne, régulièrement interpellée, maintient que la gestion des camps relève du Polisario. Une position que réfutent plusieurs spécialistes, expliquant que le droit international humanitaire impose une responsabilité aux États sur leur territoire, même en présence d’un mouvement non étatique.
Au sein du Conseil, la résolution proposée par un groupe d’États d’Afrique australe appelle à « la cessation immédiate de l’enrôlement des mineurs et la protection active des femmes », sans désigner explicitement un acteur. Les négociations se poursuivent pour obtenir l’adhésion d’une majorité.
Dans le hall vitré, une étudiante congolaise de Brazzaville, venue observer les débats, résume l’état d’esprit : « On ne peut pas construire l’AfCFTA avec des enfants soldats. » Sa réflexion mêle ambition continentale et souci humanitaire, rappelant l’interdépendance entre commerce, paix et droits.
Les ONG demandent désormais la mise en place d’un mécanisme africain de vérification, calqué sur l’architecture de paix et de sécurité de l’Union africaine. Objectif : envoyer des experts médicaux, psychologiques et juridiques pour évaluer sur place les besoins réels des femmes et des enfants.
Tandis que les couloirs onusiens bruissent, la question reste suspendue : la communauté internationale transformera-t-elle l’indignation en actes concrets ? Les prochaines semaines diront si la promesse d’une enfance sans armes au Sahara peut enfin dépasser le stade du vœu pieux.










