L’alerte des 16 jours d’activisme
Le 25 novembre, à Dakar, une coalition d’ambassadrices, de cheffes d’agence onusienne et de la Coordonnatrice résidente a lancé la campagne annuelle des 16 jours d’activisme, résonnant comme un gong. Leur mot d’ordre est clair : la violence numérique n’est plus invisible.
Cette édition, placée sous le thème « Tous UNiS pour mettre fin à la violence numérique », vise à mobiliser gouvernements, entreprises et citoyens afin de protéger les Africaines, premières cibles des trolls, deepfakes et campagnes de désinformation sexiste.
« Une nouvelle arme de destruction silencieuse », a résumé la ministre sénégalaise de la Famille, Maimouna Dieye, rappelant qu’en Afrique, les données disponibles restent parcellaires, mais convergent : plus de 60 % des internautes féminines ont déjà subi harcèlement, chantage ou publication d’images intimes sans accord.
L’ampleur silencieuse des cyber-violences en Afrique
Dans les métropoles connectées comme Lagos, Abidjan ou Brazzaville, les forums, réseaux sociaux et messageries chiffrées se sont transformés en terrains minés pour journalistes, militantes ou candidates aux élections. Les mots, émoticônes et montages malveillants peuvent ruiner une réputation en quelques heures.
Selon l’ONU, 20 % des Africaines subissent déjà des abus en ligne avant leurs 18 ans. Celles qui osent dénoncer obtiennent rarement réparation, car les preuves numériques sont fragiles et la prise en charge, encore balbutiante, manque d’expertes formées aux cyber-infractions.
Les conséquences dépassent la sphère privée. Arlette Mvondo, représentante de l’ONU Femmes au Cameroun, observe que la moitié des jeunes créatrices de contenu interrogées pensent quitter les plateformes. L’autocensure numérique se traduit par une moindre présence de voix féminines dans le débat public africain.
À la peur s’ajoute un coût économique. Cabinets d’avocats spécialisés, campagnes de réputation, thérapies : la facture atteint parfois des milliers de dollars, freinant l’essor d’entrepreneures déjà confrontées aux inégalités d’accès au financement et au marché du travail formel.
Pourquoi le numérique cible-t-il surtout les femmes ?
Le genre s’entrelace avec classe, âge et visibilité publique. Plus une femme prend la parole sur la politique, le sport ou la sexualité, plus elle devient susceptible d’être attaquée. Les stéréotypes patriarcaux migrent simplement des rues vers les fils d’actualité.
Les algorithmes amplifient cette asymétrie. Des études du World Wide Web Foundation montrent que les commentaires haineux sur les postes féminins reçoivent davantage de partages, générant un cercle vicieux : plus de visibilité, plus de toxicité, davantage de clics pour les plateformes.
En Afrique francophone, la langue crée un autre angle mort. De nombreux outils de modération automatique sont calibrés pour l’anglais. Les insultes en wolof, en lingala ou en bété passent sous le radar, rendant l’expérience en ligne encore plus périlleuse pour les utilisatrices.
Vers des cadres juridiques plus protecteurs
Les États multiplient les réformes. Le Sénégal intègre désormais l’usurpation d’identité numérique dans son code pénal. Au Congo-Brazzaville, le projet de loi sur la cybersécurité mentionne explicitement la protection des femmes, signe d’une volonté politique de combler le vide juridique.
Pourtant, l’application reste inégale. Sans formation de la police et des magistrats aux traceurs d’adresse IP ou aux captures d’écran horodatées, les procès n’aboutissent pas. Les ambassadrices appellent à des unités spécialisées, dotées de matériel et d’expertise, capables de coopérer au-delà des frontières.
Les expertes pointent aussi la nécessité de budgets dédiés. Sans ressources, les tribunaux spécialisés restent des coquilles vides. Selon une étude de la CEDEAO, moins de 1 % des fonds publics alloués à la cybersécurité sont consacrés à la protection des droits des femmes.
Les plateformes au banc des accusés
Responsabiliser les géants du web figure au cœur des revendications. Les signataires de l’appel sénégalais demandent la transparence sur les algorithmes, un bouton d’alerte en langues locales et des délais de retrait raccourcis pour les contenus violents ou non consentis.
L’Union africaine étudie un cadre continental d’autorégulation s’inspirant du Digital Services Act européen. Objectif : harmoniser les standards et prévenir le dumping éthique, où les entreprises appliqueraient deux poids deux mesures entre marchés du Nord et utilisateurs d’Afrique subsaharienne.
Des collectifs d’influenceuses négocient désormais avec Meta ou TikTok pour la vérification expresse de leurs comptes. Le badge bleu, loin d’un simple symbole, réduit l’usurpation et accélère les signalements auprès des modérateurs locaux souvent débordés.
Accompagner les survivantes : justice et soins
Parce qu’un clic peut détruire une vie, l’accompagnement psychosocial devient un pilier. À Dakar, la maison de l’entraide numérique, inaugurée en 2023, propose écoute, assistance juridique et ateliers d’éducation numérique pour aider les survivantes à reconstruire leur confiance digitale.
Au Cameroun, des start-up féminines développent des applications d’alerte qui encryptent automatiquement preuves et témoignages en vue d’une saisie rapide des autorités. « Nous devons utiliser la technologie pour protéger, pas pour détruire », insiste la développeuse Ada Mbeng, âgée de vingt-sept ans.
Les promotrices de la campagne rappellent qu’il ne s’agit pas d’un combat de niche. En construisant un espace numérique sûr pour les femmes, c’est l’ensemble de l’économie de la connaissance qui gagne : plus d’innovation, plus de pluralité, plus de croissance inclusive.










