Smartphones : alliés ou geôliers des Saoudiennes ?

Arabie saoudite connectée

Avec un taux de pénétration mobile dépassant 100 %, l’Arabie saoudite figure aujourd’hui parmi les nations les plus connectées. La modernisation numérique portée par Vision 2030 épouse pourtant une société encore structurée par des normes patriarcales profondes (source).

Introduit au début des années 2000, le smartphone s’est imposé en un temps record. Selon la Commission de l’espace et de la technologie, 96 % des femmes utilisaient déjà Internet en 2015, soit huit points de plus que les hommes, la connexion se faisant majoritairement depuis le domicile (source).

Ce succès technologique s’explique autant par l’investissement public massif que par la ségrégation de genre. Longtemps privées du volant, les Saoudiennes ont trouvé dans l’écran tactile un moyen de pallier leur mobilité limitée et d’ouvrir une fenêtre sur le monde.

Le téléphone pivot de l’émancipation

En janvier 2019, la fugue de Rahaf Mohammed al-Qunun, médiatisée minute par minute sur Twitter, a illustré la puissance d’un simple téléphone pour sauver une vie. Le diplomate saoudien présent à Bangkok regretta publiquement qu’on ne lui ait pas confisqué l’appareil (source).

Quelques mois plus tard, la militante Manal al-Sharif, pionnière de la campagne Women to Drive, fermait ses comptes sociaux, dénonçant la transformation de ces plateformes en caisses de résonance de la propagande officielle (source).

Entre ces deux trajectoires, un même constat : le smartphone peut intensifier la voix des femmes, ou la faire taire. Pour beaucoup d’entrepreneuses, cependant, Instagram, Snapchat ou WhatsApp se sont révélés des canaux décisifs pour vendre abayas personnalisées, cours de maquillage ou conseils nutritionnels.

Les réformes graduelles adoptées depuis 2014 autorisent désormais les femmes à travailler sans accord tutélaire, ouvrir une entreprise ou voyager seules. Ces avancées juridiques trouvent un relais concret dans les applications bancaires, de réservation et de e-commerce, qui abaissent les obstacles administratifs.

Une mode digitale au féminin

Dans les centres commerciaux climatisés de Riyad, l’iPhone dernier cri se porte comme une pochette griffée. L’objet, souvent décoré de strass, signale un statut social élevé et projette l’image d’une jeunesse féminine cosmopolite, même lorsque visage et cheveux demeurent voilés.

Le succès fulgurant de Snapchat en 2016 a renforcé cette visibilité. Grâce aux filtres, les utilisatrices publient selfies et vidéos tout en contournant les interdits sur la représentation du corps. Une bouche volontairement agrandie ou un voile virtuel pastel suffisent à déjouer la censure religieuse (source).

Au-delà de l’esthétique, la photo prise sur le vif devient acte politique. Montrer son regard ou un cheveu égaré, même sous une couche de réalité augmentée, revient à questionner la frontière entre pudeur prescrite et liberté d’exposition.

Militer derrière les écrans

En 2013, des Saoudiennes se filmèrent au volant, smartphone fixé sur le tableau de bord, diffusant aussitôt les images sur YouTube. Ces séquences ont propulsé la campagne Women to Drive, jusqu’à l’abrogation historique de l’interdiction de conduire en 2018 (source).

Dans un pays dépourvu de manifestations de rue, les hashtags remplacent les banderoles. Débats sur l’héritage, accès aux stades ou égalité salariale se déplacent vers Twitter Spaces et Clubhouse, où avocates, sportives et médecins exposent leurs arguments à des milliers d’auditeurs.

Les applications de VTC, Uber et Careem en tête, ont également transformé le quotidien. Réserver une voiture sans passer par le père ou le frère étend la zone d’autonomie des étudiantes et jeunes professionnelles, tout en rassurant des familles grâce à la géolocalisation en temps réel.

La face sombre de la haute technologie

L’émancipation numérique possède son revers. L’application gouvernementale Absher, qui permet de renouveler un passeport ou payer une amende, notifie aussi les tuteurs masculins chaque fois qu’une femme franchit une frontière. Pour certaines, un SMS déclenche aussitôt un rappel à l’ordre (source).

Des ONG ont par ailleurs révélé l’usage du numéro IMEI, l’empreinte unique du téléphone, pour suivre militantes et dissidentes. Les cas de piratage via logiciels espions, signalés par des expertes en cybersécurité, confortent la crainte d’une surveillance omniprésente.

Ce climat ambigu empêche d’ériger le smartphone en symbole univoque de progrès. « Ni ange ni démon, c’est un champ de bataille », résume la sociologue Hélène Bourdeloie, dont les travaux pointent la plasticité de l’objet, capable d’élargir l’horizon tout en resserrant les mailles du contrôle.

Dans l’équilibre délicat entre visibilité et sécurité, chaque Saoudienne compose désormais sa stratégie. Certaines misent sur la discrétion numérique, d’autres sur la surenchère créative. Toutes savent que derrière l’écran lumineux se dissimule à la fois un micro ouvert et une porte de sortie.