Naufrage en Méditerranée : 50 Soudanais perdus

Drame en Méditerranée

Aube sombre au large de Tobrouk. Dimanche 15 septembre, un canot pneumatique transportant plus de soixante-quinze réfugiés soudanais a pris feu avant de se disloquer. L’Organisation internationale pour les migrations confirme désormais au moins cinquante morts dans cette mer devenue cimetière.

Vingt-quatre survivants, extirpés des vagues par des pêcheurs libyens puis l’Armée navale, sont soignés dans un hôpital de Tobrouk. Leurs brûlures et inhalations toxiques racontent la violence de l’incendie, mais leurs silences expriment surtout le traumatisme d’avoir vu disparaître proches et amis.

« La route centrale reste la plus mortelle », alerte Safa Msehli, porte-parole de l’OIM, précisant que plus de 17 000 personnes y ont péri depuis 2014. L’Agence réclame des patrouilles coordonnées et des voies légales afin d’éviter que la Méditerranée ne saigne davantage.

Racines du départ soudanais

Au Darfour, au Nil Bleu ou au Kordofan, les combats qui ont ravivé les fractures soudanaises depuis avril 2023 poussent chaque semaine des milliers de civils hors de leurs villages. Les cessez-le-feu successifs n’ont jamais tenu, laissant femmes et enfants guetter une échappatoire.

Les témoignages recueillis par Médecins Sans Frontières décrivent des marchés incendiés, des puits sabotés et des écoles transformées en casernes. « Rester devient synonyme de mourir », confie Hawa, professeure de biologie de Khartoum, désormais déplacée interne près de Port-Soudan.

Pour beaucoup, la fuite vers l’est puis le nord est une question de survie. Mais une fois franchis les déserts, le piège libyen guette. Les réseaux de passeurs y prospèrent sur la détresse, exigeant parfois jusqu’à 2 000 dollars par tête.

Piège libyen et violation des droits

Depuis 2017, le HCR dénombre plus de quinze centres de détention officiels en Libye, sans compter les geôles clandestines. Rafles nocturnes, extorsions, violences sexuelles : les réfugiés décrivent un cycle de terreur où les femmes paient souvent le tribut le plus lourd.

Najat, 27 ans, raconte avoir été vendue trois fois entre Sabha et Tripoli. « Chaque marchand me marquait d’un numéro, comme une valise », souffle-t-elle depuis son lit d’hôpital. Ses brûlures au second degré voisinent avec celles causées par des cigarettes écrasées.

D’après l’ONG Alarm Phone, contactée par téléphone satellite, l’embarcation sinistrée venait d’échapper à une patrouille de miliciens lorsqu’une fuite de carburant aurait embrasé le moteur. Le feu s’est propagé à la coque, fine comme du papier, avant la dislocation.

Voix de femmes en exil

Dans la salle d’attente saturée, les survivantes partagent un thé noir offert par la diaspora soudanaise de Tobrouk. Leurs regards se parlent plus que leurs lèvres. Entre deux gorgées, Samira répète le prénom de sa sœur, engloutie avec la moitié du canot.

Pour ces femmes, l’exil n’est pas seulement une fuite ; c’est une promesse envers les enfants restés au Soudan. Elles portent dans leurs sacs du sucre, des antibiotiques, des cahiers d’écolier. « Si j’atteins l’Italie, mes fils pourront bientôt réviser le soir à la lumière », confie Mariam.

Les médecins soulignent la résilience de ces passagères, souvent cheffes de famille. Malgré les cicatrices, elles questionnent déjà les possibilités de regroupement à venir. « Vivre, pas seulement survivre », martèle Salwa, 31 ans, en caressant le bandage qui enveloppe son avant-bras.

Mobilisation humanitaire croissante

À Brazzaville, la Plateforme congolaise de solidarité et la Fondation Sassou-Nguesso ont adressé des colis médicaux expédiés par avion vers Benghazi, salués par le Croissant-Rouge libyen. Cette chaîne d’entraide illustre une diplomatie humanitaire africaine en action, au-delà des frontières nationales.

De son côté, l’Union africaine prépare un couloir d’évacuation volontaire vers Niamey et Kigali, où des centres de transit existent déjà. « Répondre ensemble à l’urgence tout en bâtissant des solutions pérennes », résume Bankolé Adeoye, commissaire aux affaires politiques, à Addis Abeba.

Les ONG plaident également pour renforcer les patrouilles de recherche et sauvetage menées par les marines méditerranéennes. « Chaque minute de retard se mesure en vies perdues », rappelle Carlotta Sami, du HCR, alors que l’automne promet des vents plus violents sur la côte libyenne.

Responsabilité partagée et espoir

Si la traversée demeure un péril, elle reste aussi un acte d’espérance collective. En se lançant sur la mer, ces exilés affirment le droit, universel, de chercher protection et dignité. Leur courage résonne comme un rappel : l’Afrique est liée par un destin commun.

Multipliant les appels à la solidarité, les acteurs africains souhaitent inverser la logique de l’urgence pour devenir artisans de prévention. Du lac Tchad aux rives de l’Atlantique, initiatives féminines, start-up sociales et gouvernements se fédèrent : la Méditerranée pourra-t-elle un jour redevenir pont plutôt que tombeau ?

Dans l’immédiat, l’OIM prévoit de financer une cellule psychologique mobile, composée de soignantes soudanaises formées à Khartoum avant la guerre. Elles interviendront auprès des rescapés pour prévenir les stress post-traumatiques et accompagner les démarches d’asile ou de retour volontaire sécurisé.

Chaque vie sauvée sera alors un témoignage vivant, une narration de courage féminin que le continent pourra inscrire dans sa mémoire collective bienveillante durable.