Première mondiale à Marrakech
Dans l’obscurité feutrée du Palais des Congrès de Marrakech, le premier accord d’« Enta Omri » retentit et la salle suspend son souffle. La projection d’« El Sett » débute sous les regards de cinéphiles, critiques et mélomanes réunis.
Les lumières rouges du festival épousent les caftans des invitées, tandis que Mona Zaki, silhouette élégante, apparaît sur scène pour saluer. Un tonnerre d’applaudissements salue déjà la renaissance promise d’Oum Kalthoum, légende intemporelle du monde arabe.
Dans les allées, on murmure que le défi était immense : restituer la grâce vocale et la stature politique d’une artiste disparue depuis un demi-siècle, sans la figer dans la nostalgie. Le pari de Marwan Hamed intrigue autant qu’il émeut.
Au cœur du biopic El Sett
Le film s’ouvre sur l’Olympia, novembre 1967. Oum Kalthoum y chante pour la première fois en Occident, quelques mois après la guerre des Six Jours. La scène rappelle le courage d’une diva qui reverse la recette du concert à l’armée égyptienne.
Dès les premiers plans, Marwan Hamed mêle archives et fiction, recréant l’électricité d’une salle debout devant une voix qui semble contenir l’histoire d’un peuple. La reconstitution costume, décor, lumière, flirte avec le faste sans jamais détourner l’attention de la chanson.
Puis le récit remonte le Nil jusqu’au petit village de Tamay Ez-Zahayra. On découvre la fillette déguisée en garçon pour chanter aux cérémonies religieuses, ses rêves plus vastes que les rizières, et le regard protecteur d’un père imam, conscient du génie naissant.
Mona Zaki, un rôle vertigineux
À 49 ans, l’actrice égyptienne confesse avoir longtemps reculé devant ce rôle. « Je craignais d’être écrasée par le mythe », confie-t-elle, sourire pudique. Pourtant, sa filmographie remplie de récompenses la destinait à cette gageure artistique.
Un an et trois mois d’entraînement ont sculpté son interprétation : cours de chant pour synchroniser la respiration, ateliers de diction classique, répétitions de port de tête devant des miroirs envahis de photos d’archives. Elle n’a pas poussé une note à l’écran, mais a adopté chaque silence.
Sur le plateau, les techniciens racontent qu’elle gardait la posture d’Oum Kalthoum même hors champ, pour que le costume ne soit jamais simple tissu. Cette immersion totale confère au film une vérité organique, palpable dès qu’elle lève la main pour commander l’orchestre.
Oum Kalthoum, légende et résistante
Chanter, pour « l’astre d’Orient », n’a jamais été un divertissement. Sa carrière traverse les monarchies, les révolutions, le nassérisme, chaque époque trouvant dans sa voix un miroir affectif et politique. Le biopic souligne cette montée en puissance avec une sobriété élégante.
Une séquence montre la diva négociant la durée de diffusion de ses concerts à la radio nationale. Face aux responsables, elle impose trois heures de direct. « Mon public attend chaque seconde », lâche-t-elle. Moment d’autorité féminine rare dans l’Égypte des années 1950.
Mais le scénario dévoile aussi la solitude qui suit les ovations. Derrière la scène, la chanteuse doute, rature ses textes, craint l’usure de son timbre. Mona Zaki glisse alors un tremblement presque imperceptible dans ses mains gantées.
Modernité d’une voix intemporelle
Cinquante ans après sa disparition, Oum Kalthoum demeure la bande-son des taxis du Caire, la nostalgie des cafés de Beyrouth et l’écho des soirées de la diaspora à Paris. Hamed filme cette présence diffuse comme un courant continu traversant les générations.
Le réalisateur insiste sur l’actualité de son héroïne. « Elle a conquis une Égypte patriarcale et un monde en mutation avec l’unique force de son art », déclare-t-il. Le film traduit cette modernité par un montage rythmé, entre répétitions et scènes de foule.
Des jeunes influenceuses interrogées à la sortie de la projection y voient un manifeste féminin. Pour elles, la diva prouve qu’il est possible de s’imposer sans renoncer à sa culture. Le long-métrage devient ainsi une passerelle entre héritage classique et ambitions digitales.
Regards croisés du monde arabe
Au Maroc, la presse salue un pont artistique entre Rabat, Le Caire et Beyrouth, triange créatif du bilad al-cham. Le film réunit sponsors régionaux, musiciens syriens et décorateurs tunisiens, rappelant la circulation des talents du Maghreb au Machrek.
La critique soudanaise Salma Al-Amin note que « l’histoire d’Oum Kalthoum parle depuis toujours à Khartoum ». Elle explique que son grand-père écoutait la diva sur un vieux transistor, moment familial devenu rituel hebdomadaire. La projection à Marrakech rouvre ces souvenirs collectifs.
Ces témoignages soulignent la portée panarabe du biopic, mais aussi son impact sur la diaspora africaine et moyen-orientale d’Europe, pour qui la voix de la chanteuse demeure un fil d’appartenance, un rappel délicat des racines.
Vers la sortie en salles
Distribué par une major du Golfe, « El Sett » doit atteindre les circuits africains puis européens en 2026. Les équipes envisagent déjà des projections-concerts avec orchestre live afin de prolonger l’expérience sensorielle et d’attirer un public intergénérationnel.
Mona Zaki assure qu’elle déposera provisoirement sa tunique noire après la tournée promotionnelle. « Ce rôle restera gravé dans ma peau », concède-t-elle, consciente d’avoir offert un nouveau souffle à l’astre d’Orient. Le mythe, lui, continue de chanter au-delà de l’écran.










