Mimi’s Shebeen : Makeba enflamme Londres

Sur les traces de « Mama Africa »

À Sadler’s Wells East, du 22 au 24 octobre 2025, la salle s’ouvre comme une porte secrète sur l’Afrique du Sud des années d’apartheid. « Mimi’s Shebeen », spectacle hybride, y ressuscite l’âme insoumise de Miriam Makeba.

Pensé par la chorégraphe belgo-nigériane Alesandra Seutin, l’hommage déploie trois soirs d’images, de voix et de pas qui racontent une vie entière, des rues de Johannesburg aux plus grandes scènes internationales, sans céder à la nostalgie muséale.

Alesandra Seutin, passeuse de mémoire

Formée entre Bruxelles, Londres et Lagos, Seutin déploie un vocabulaire physique qui entremêle danse contemporaine, afro-fusion et gestuelle traditionnelle. « Mon corps parle plusieurs langues, dit-elle, et chacune répond à une partie de l’histoire de Mama Africa ».

La metteuse en scène s’appuie sur des archives sonores, des discours à l’ONU et des entretiens familiaux. Elle ne cherche pas le portrait figé mais l’étincelle qui relie la militante bannie de son pays à la jeunesse mondiale, avide de récits de résistance.

Shebeen, du bar clandestin à la scène mondiale

Sous l’apartheid, les shebeens accueillaient musique, débats politiques et espoirs nocturnes. Seutin transpose cette ambiance révoltée en créant un espace scénique où le public peut entrer, s’asseoir à des tables et commander un soda entre deux tableaux chorégraphiques.

Cette proximité rappelle que les idées circulent mieux lorsqu’on danse côte à côte. Les chants xhosa alternent avec le brouhaha d’un bar, brouillant la frontière scène-salle. Pour un instant, Londres cesse d’être une capitale européenne et devient un township cosmopolite.

Une mise en scène immersive et inclusive

Au lieu d’une frontalité classique, la chorégraphe opte pour un dispositif circulaire. Écrans suspendus, plateaux mobiles et lumières chaudes enveloppent les spectateurs. Des comédiens surgissent pour inviter les retardataires, créant un sentiment de familiarité qui gomme la distance hiérarchique du théâtre.

La participation n’est jamais forcée. Un simple claquement de doigts suffit pour se sentir appartenir au chœur. Seutin revendique un « théâtre de partage » : chaque geste prépare le suivant, comme le battement d’ailes d’un oiseau qui entraîne la nuée.

La musique live, pouls de la diaspora

Sur scène, le saxophoniste sud-africain Khaya Mahlangu croise la kora de la Franco-Sénégalaise Sona Jobarteh. Les arrangements épousent les souvenirs du public : on reconnaît les cliquetis de « The Click Song » avant qu’un solo trap-jazz ne vienne secouer toute lecture patrimoniale.

Entre deux chansons, les musiciennes racontent leurs premières écoutes de Makeba. La salle réalise que l’héritage se transmet parfois par un disque abîmé, un appel Skype, une playlist partagée. Cette chaîne affective donne à la représentation sa vibration résolument actuelle.

Résonances contemporaines de l’engagement

Les textes projetés rappellent les mots que Makeba prononça aux Nations unies en 1963. Ils résonnent aujourd’hui avec #BlackLivesMatter et les mobilisations contre les féminicides. Seutin ne surcharge pas le propos ; elle laisse les corps traduire l’évidence qu’une lutte n’est jamais finie.

Parmi les danseurs, la Congolaise Orphee Madza glisse un solo au son d’un extrait radio évoquant des migrations actuelles. La mention discrète brouille les frontières temporelles : le passé de Makeba et les itinéraires des exilés d’aujourd’hui se répondent en un miroir lumineux.

Londres, carrefour des identités africaines

Pour la capitale britannique, l’événement s’inscrit dans un automne marqué par le festival Africa Utopia et l’exposition « Nigeria Imagined » à la Tate Modern. Sadler’s Wells confirme ainsi sa place de scène-passeur entre les diasporas africaines et le public européen.

Dans le foyer du théâtre, un stand de la librairie panafricaine New Beacon Books propose biographies, vinyles et t-shirts militant. Les spectateurs repartent avec l’envie d’approfondir. « Le spectacle ouvre une porte, à nous de pousser le mur », glisse une étudiante zimbabwéenne.

L’héritage féministe de Miriam Makeba

Figure d’indépendance, Makeba fut aussi l’une des premières Africaines à prendre la parole sur la place des femmes dans la culture. Seutin rappelle cette dimension en confiant la narration principale à trois chanteuses, symboles d’un leadership artistique pluriel, à la fois vocal et politique.

Leur trio s’achève sur « Malaika », repris tout bas par la salle plongée dans la pénombre. Le moment suspendu amplifie l’idée que la douceur peut être révolutionnaire. « Nous ne chantons pas seulement l’amour, nous chantons notre capacité à rester debout », confie l’une.

Un rendez-vous culturel à ne pas manquer

La billetterie affiche déjà complet pour deux soirées, signe que l’histoire de Makeba continue de déplacer les cœurs. Spectacle autant qu’expérience sociale, « Mimi’s Shebeen » rappelle que l’art décolonise les regards dès qu’il transforme les spectateurs en actrices et acteurs de mémoire.

À Londres, ville-monde habituée aux fusions, rares sont les propositions qui parviennent à conjuguer héritage, fête et réflexion politique avec tant d’élégance. Ce week-end d’octobre promet donc plus qu’un événement : une invitation à envisager la liberté comme un mouvement collectif.