Mariam Cissé : TikTok, courage et tourmente à Tonka

Une ville sahélienne sous tension

Le vent du désert charrie sur la route de Tonka une poussière ocre qui s’accroche aux paupières. Dans ce coin oublié du Sahel malien, la vie s’organise au rythme des pénuries d’eau, des coupures d’électricité et des patrouilles militaires trop rares pour rassurer.

Carrefour entre Tombouctou, Diré, Goundam et Niafunké, Tonka devrait prospérer. Pourtant, les générateurs privés remplacent un réseau électrique inexistant et les flaques du fleuve complètent des puits déjà sollicités par des enfants munis de bidons jaunes.

Sur le plan sécuritaire, la commune vit dans une zone grise. Les unités envoyées de Niafunké disparaissent aussitôt le soleil couché et la promesse, faite en 2021 par l’ex-gouverneur Bakoun Kanté, d’un poste fixe, s’est égarée dans les sables.

La voix numérique d’une génération

Avec son téléphone pour unique studio, Mariam Cissé filmait les rues sablonneuses, les stands du marché, les couchers de soleil mauves sur le lac. À vingt-cinq ans, cette autodidacte alignait déjà plusieurs milliers d’abonnés sur TikTok et rêvait d’un vlog consacré au Sahel.

Ses vidéos, parfois épicées d’humour, défiaient les stéréotypes d’une région décrite seulement par la faim ou la guerre. Elle y parlait de culture songhaï, de recettes à base de riz, et du commerce de gravier, poumon discret qui construit les maisons de Tombouctou.

Le jour où tout a basculé

Le 3 novembre, Mariam est partie vers Echell, à vingt-cinq kilomètres, pour acheter un sac de riz qu’elle comptait revendre au marché de Tonka. Un proche raconte qu’elle avait profité du trajet pour capturer la brume matinale depuis le toit d’un magasin.

Des hommes armés l’auraient alors accusée d’espionnage. Elle a été conduite à Tonka, exhibée sur la place de l’Indépendance devant une foule tétanisée, puis exécutée. Le vent s’est levé au moment du tir, soulevant un nuage rouge comme pour avaler la scène.

La veille, elle avait publié une vidéo prémonitoire : « On me dit contre les djihadistes, qu’ils me tuent si je dérange. Je suis mortelle, je me remets à Dieu. » Ces phrases, partagées en boucle, résonnent aujourd’hui comme un testament numérique.

Tonka entre résilience et peur

Malgré la sidération, la ville tente de garder ses habitudes. Le mardi, jour de foire, les pyramides de mil, les poissons séchés et les tas d’oignons attirent encore des commerçants venus du fleuve. On marchande, on rit, mais les yeux scrutent l’horizon.

Les Balani Show, fêtes qui animaient mariages et baptêmes, sont désormais proscrites. La musique se glisse derrière les murs pour éviter l’irritation des groupes armés. Seul le football, perçu comme neutre, continue de rassembler garçons et filles sur les terrains sablonneux.

Dans les champs de riz, la récolte s’annonce généreuse, mais chaque exploitant sait qu’il devra verser la zakât exigée par le JNIM. Les visites dans les parcelles imposent un choix : payer ou abandonner. Un agriculteur soupire, « la saison est belle, le cœur moins ».

Femmes et liberté de création

Le cas Mariam relance le débat sur la place des femmes dans l’espace public sahélien. « Elle voulait prouver qu’une jeune fille pouvait manier une caméra comme un kalam », explique la sociologue Aïssata Dia. Sa mort rappelle le coût d’une visibilité jugée trop audacieuse.

Cependant, des initiatives locales émergent. À Goundam, un atelier de podcast animé par des lycéennes apprend à enregistrer des récits en langue soninké. À Tombouctou, une librairie mobile gérée par des femmes sillonne les villages. L’ombre de Mariam plane, mais son désir de raconter inspire d’autres.

Quel horizon pour les jeunes de Tonka

Pour beaucoup, partir vers Bamako ou Gao reste la seule issue. Les bus de fortune, bâchés de tissu bleu, se remplissent chaque dimanche d’étudiants et de couturières aspirant à une autre vie. Pourtant, l’attachement à la terre natale complique le départ, surtout pour les filles.

L’association Jeunesse active de Tonka propose des cours d’initiation au numérique dans une salle prêtée par la mairie. Objectif : transformer la curiosité suscitée par TikTok en compétences utiles. « Nous voulons faire de la créativité un emploi », souligne le coordinateur, Oumar Touré.

Pourtant, aucun projet ne pourra s’épanouir sans sécurité durable. Les leaders communautaires réclament un détachement permanent de l’armée malienne et des efforts diplomatiques pour rouvrir les routes commerciales. En attendant, la mémoire de Mariam devient un phare fragile que la jeunesse refuse de laisser s’éteindre.

Dans les cafés de Tonka, on murmure un slogan né sur les réseaux : « Filmer n’est pas un crime ». Des tasses de thé brûlant circulent, et chacun espère qu’un jour la caméra reviendra simplement raconter la beauté du vent.

À chaque coucher de soleil, un halo rose embrase les toits de banco. C’est l’heure où Mariam lançait d’habitude son direct, saluant ses abonnées d’un « bonsoir de Tonka ». Aujourd’hui, l’écran reste noir, mais son salut flotte encore, porté par le souffle du désert.