Haïti-Congo: l’alliance surprise pour l’Unesco

Diplomatie culturelle africaine-caribéenne en mouvement

Sous le soleil du Cap-Haïtien, la poignée de main entre la ministre congolaise Lydie Pongault et son homologue haïtien Patrick Delatour a marqué une nouvelle étape d’une campagne diplomatique que Brazzaville veut à la fois élégante et efficace.

L’objectif est clair : rallier les voix caribéennes derrière la candidature de Firmin Édouard Matoko à la direction générale de l’Unesco pour le mandat 2025-2029, poste stratégique pour redessiner la coopération culturelle mondiale.

Entre Afrique centrale et Caraïbe, la rencontre illustre la montée en puissance d’une diplomatie de la culture, plus souple que les classiques canaux politiques, capable de fédérer créateurs, universitaires et entrepreneurs autour d’intérêts partagés.

Firmin Édouard Matoko, un profil tourné vers l’innovation

Ancien Sous-Directeur général pour la priorité Afrique de l’Unesco, Matoko connaît intimement la maison parisienne et ses rouages budgétaires, ce qui, selon ses soutiens, lui donne la crédibilité pour proposer des réformes pragmatiques et finançables.

Son manifeste, intitulé « Unesco 2030, audace et inclusion », insiste sur la représentativité des États insulaires et des pays en développement dans la gouvernance de l’Organisation, un angle qui résonne fortement à Port-au-Prince.

Il promet également un accès élargi aux financements pour le numérique éducatif, un secteur prioritaire pour Haïti depuis le tremblement de terre de 2010 et les récentes perturbations scolaires liées à la pandémie.

Lydie Pongault porte la voix de Brazzaville

Nommée en 2021 à la tête du portefeuille congolais de l’Industrie culturelle, touristique, artistique et des Loisirs, Lydie Pongault s’est rapidement imposée comme une défenseure de la diplomatie créative.

« La culture est un passeport universel », a-t-elle rappelé devant la presse haïtienne, soulignant que le message du président Denis Sassou Nguesso insiste sur la solidarité Sud-Sud et la relance du tourisme patrimonial post-Covid.

En déposant la requête officielle auprès de Patrick Delatour, la ministre a mis en avant l’idée d’un vote Haïti-Congo qui porterait la voix des économies créatives émergentes à Paris.

Patrick Delatour, un allié attentif aux ambitions haïtiennes

Le ministre haïtien du Tourisme et des Industries créatives n’a pas caché son intérêt pour un partenariat renforcé avec Brazzaville, rappelant que les marchés africains représentent une opportunité pour la mode haïtienne, le cinéma créole et la formation hôtelière.

« Notre héritage est carrefour, du vaudou au zouk, et trouver écho en Afrique est vital pour notre jeunesse », a-t-il déclaré, tout en saluant la constance du Congo dans les causes multilatérales.

Le ministre a néanmoins rappelé que son pays écoutera l’ensemble des candidats avant le vote final prévu en 2025, démarche saluée par la délégation congolaise qui mise sur le dialogue plutôt que sur la pression.

Les priorités pour une Unesco du futur

Pendant deux heures de séance de travail, la délégation a détaillé le programme de Matoko autour de trois piliers : éducation numérique inclusive, protection du patrimoine face au changement climatique et financement durable des industries créatives.

Haïti, régulièrement frappée par des ouragans, a surtout réagi au volet climat, soulignant la nécessité de formations locales en construction résiliente et en gestion des risques pour les musées et archives.

La partie congolaise a, de son côté, mentionné les incendies récents dans certaines réserves africaines, rappelant que la coopération Sud-Sud pourrait mutualiser expertise et équipements de prévention.

Coopérations concrètes entre Haïti et Congo

Au-delà du scrutin de 2025, les ministres ont annoncé la création d’un groupe de travail mixte chargé d’identifier des résidences croisées pour artistes, des coproductions audiovisuelles et un programme de bourses universitaires bilatérales.

Brazzaville propose déjà d’accueillir, dès 2024, une exposition photographique retraçant les liens historiques entre Saint-Domingue et le port fluvial de Loango, point de départ de nombreuses routes de la diaspora africaine.

Haïti, pour sa part, envisage d’inviter des designers congolais à la prochaine Fashion Week de Port-au-Prince, estimant que le pagne congolais et le tissu karabela peuvent dialoguer sur les mêmes podiums.

Immersion patrimoniale au Cap-Haïtien

La visite de la Citadelle La Ferrière, classée au patrimoine mondial, a particulièrement impressionné la délégation, qui y a vu un exemple de conservation possible malgré un relief escarpé et un climat rude.

Au Palais Sans-Souci, les discussions ont porté sur la restauration des fresques et sur l’utilisation de scanners 3D, une technologie déjà employée à Mbanza-Kongo, en Angola, avec un financement de l’Unesco.

Les Archives nationales d’Haïti, visitées le lendemain, ont suscité un intérêt particulier pour la numérisation croisée des documents relatifs à la traite négrière, projet susceptible d’être déposé au fonds international pour la promotion de la culture.

Enjeux internationaux et rôle des femmes dirigeantes

Au-delà de l’élection, la rencontre a mis en lumière le leadership féminin dans des sphères longtemps dominées par les hommes, rappelant que sur 193 États membres de l’Unesco, seules une trentaine de femmes occupent un portefeuille culturel.

Pour Pongault, cette réalité plaide pour davantage de mentorat et de réseaux Sud-Sud capables de hisser des technocrates féminines aux postes de décision.

La délégation congolaise est rentrée à Brazzaville avec l’assurance d’un dialogue ouvert ; Haïti, elle, gagne un partenaire prêt à conjuguer passé et avenir, culture et développement, au service d’une Unesco plus inclusive.