Funérailles endeuillées à El-Obeid
Un fracas de tirs a interrompu les pleurs à El-Obeid, capitale du Nord-Kordofan, dimanche en fin d’après-midi. Selon le Bureau de la coordination humanitaire de l’ONU, quarante civils ont perdu la vie et des dizaines ont été blessés autour d’un cercueil déjà ouvert.
Le sang a taché les voiles blancs des femmes venues se recueillir, racontent des témoins terrés derrière les murs d’argile. Personne n’ose encore attribuer l’attaque, mais dans la ville chacun murmure que les éclats venaient de positions tenues par les paramilitaires RSF.
Ce nouveau drame s’ajoute à deux années d’un conflit interne qui a déjà fauché des dizaines de milliers de vies et déplacé plus de dix millions de Soudanais, un exode supérieur à celui provoqué par la guerre en Syrie selon certaines estimations humanitaires.
Le Kordofan devient ligne de front
Stratégiquement situé entre Khartoum et le Darfour, le Kordofan concentre désormais la convoitise des Forces de soutien rapide, galvanisées par la prise récente d’El-Fasher. L’armée régulière, retranchée plus à l’est, craint un encerclement qui couperait les grandes routes commerciales transsahéliennes.
Le général Abdel Fattah al-Burhan a juré de « poursuivre la bataille légitime » (télévision d’État), tandis que le ministère soudanais de la Défense réaffirme un droit souverain à se défendre. Une rhétorique qui fait redouter aux habitants une escalade brutale dans les semaines à venir.
Sur le terrain, divers groupes communautaires armés profitent du vide sécuritaire pour dresser des barrages et lever des taxes, compliquant l’acheminement déjà difficile de la farine et des médicaments. L’essence, elle, s’échange à prix d’or au marché nocturne d’El-Obeid.
OCHA alerte sur « une dégradation rapide » de la situation humanitaire et plaide pour un accès sans entrave. Les diplomates régionaux, eux, observent que le contrôle du Kordofan donnerait à la RSF un couloir vers le Sud-Soudan et ses champs pétroliers.
Violences sexuelles, arme de terreur
Dans le camp de Tawila, à soixante-dix kilomètres d’El-Fasher, Médecins sans frontières a accueilli plus de trois cents survivantes d’agressions sexuelles depuis avril. L’organisation décrit un « viol massif et public » utilisé pour semer la terreur et punir des communautés entières.
Sous un pseudonyme, Amira, mère de quatre enfants, raconte avoir vu des miliciens « choisir les filles lorsqu’une famille ne pouvait pas payer ». Ces récits, recueillis par Avaaz, rappellent les heures sombres de la guerre du Darfour au début des années 2000.
Pour Najwa Gadaheldam, sociologue soudanaise basée à Nairobi, « l’impunité alimente la répétition des atrocités ; sans justice, chaque région devient une cible potentielle ». Elle appelle la Cour pénale internationale à ouvrir de nouvelles enquêtes afin de dissuader d’éventuels commanditaires.
Risques de partition du pays
Depuis la chute d’El-Fasher, la RSF contrôle les cinq capitales du Darfour et une large bande méridionale, tandis que l’armée maintient Khartoum, Port-Sudan et la vallée du Nil. Les analystes redoutent une partition de facto entre un Ouest paramilitaire et un Est gouvernemental.
Les puissances voisines choisissent leur camp. L’armée reçoit l’appui diplomatique de l’Égypte et de l’Arabie saoudite, alors que la RSF aurait obtenu des armes via des réseaux opérant depuis les Émirats arabes unis, allégations fermement démenties par Abou Dhabi.
Les corridors humanitaires, eux, dépendent désormais d’un jeu d’alliances régional. « Si la ligne Port-Sudan-Khartoum se ferme, il n’y aura plus de blé », prévient un logistien onusien, rappelant que 90 % de la farine arrive par la mer Rouge.
Médiations timides et espoirs fragiles
Washington, Le Caire, Riyad et Abou Dhabi, réunis dans le format « Quad », ont proposé un cessez-le-feu excluant les deux factions du futur processus politique. L’offre a été rejetée par Khartoum, mais une nouvelle proposition américaine serait actuellement examinée par le Conseil de sécurité soudanais.
La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, reconnaît « une situation extrêmement complexe » et assure que les États-Unis demeurent engagés auprès des partenaires régionaux pour « arracher un accord ». Aucun calendrier n’a filtré, laissant le terrain décider, en silence, du tempo des négociations.
À Doha, le secrétaire général de l’ONU António Guterres implore les belligérants de « mettre fin à ce cauchemar de violence, maintenant ». Son appel, repris par l’Union africaine, renforce la pression morale mais ne garantit pas l’acheminement de nourriture aux villages assiégés.
Pendant que les chancelleries échafaudent des plans, les femmes de Kordofan enterrent à nouveau les leurs. « Nous voulons la paix, pas la pitié », insiste Amina, couturière d’El-Obeid. Aux portes du Sahel, leur voix demeure la plus sûre des alarmes.
Le conflit dépasse désormais les limites du Soudan. Dans les rues de Bangui, de N’Djamena ou de Kampala, les marchés voient affluer des familles soudanaises, principalement des femmes entrepreneures cherchant à reconstruire un revenu en vendant bijoux et pâtisseries hérités d’une tradition méditerranéenne.
Pour l’économiste congolaise Gisèle Mouyabi, cette mobilité forcée « rappelle que la stabilité d’un État innerve l’ensemble du continent ». Selon elle, investir dans la paix soudanaise revient à préserver les couloirs commerciaux qui lient les ports atlantiques du Congo aux hauts-plateaux éthiopiens.










