Une avancée panafricaine historique
Au cœur du siège du Parlement panafricain à Midrand, une ovation a salué l’adoption de la toute première loi modèle continentale sur l’égalité et l’équité, portée par le Maroc et approuvée en plénière le 8 novembre.
Pour les observateurs, cette décision marque le début d’un tournant législatif majeur, comparable à l’entrée en vigueur du Protocole de Maputo en 2005, car elle fournit aux États un canevas complet, flexible et directement applicable.
La vice-présidente de la commission Genre, Khadija Arouhal, a rappelé que le texte est le fruit d’une concertation élargie, associant ONG, universitaires et parlementaires de toutes les régions, gage de crédibilité politique et d’appropriation citoyenne.
Un texte aux racines africaines et vision 2063
S’il s’aligne sur les conventions internationales, le projet embrasse avant tout les valeurs sociales africaines, telle l’entraide communautaire ubuntue, qu’il inscrit dans son préambule pour rappeler que l’égalité germe d’abord dans la solidarité locale et familiale partagée.
Ses 75 articles déclinent l’Agenda 2063 de l’Union africaine et répondent aux défis émergents, du réchauffement climatique à l’économie numérique, démontrant une volonté d’anticiper plutôt que de simplement corriger les fractures sociales déjà visibles.
Khadija Arouhal insiste sur le fait que le texte ne remplace pas la législation nationale mais offre un miroir, encourageant chaque pays à forger sa propre version, respectueuse des réalités linguistiques, coutumières et religieuses locales.
Des chapitres clés pour la vie quotidienne des femmes
Trois volets dominent l’attention: l’autonomisation économique, la lutte contre les violences et l’accès à la santé reproductive, chacun assorti d’obligations quantifiables, telles que des quotas budgétaires ou des délais précis pour réformer les codes nationaux existants.
L’article 22, très attendu, impose l’égalité salariale à compétence égale et prévoit des sanctions financières pour les entreprises publiques et privées, confirmant l’importance croissante accordée à la gouvernance corporate dans le débat africain contemporain.
Plus avant, l’article 47 interdit explicitement les mutilations génitales féminines et fixe aux États un délai de quatre ans pour harmoniser leur code pénal, un pas salué par les organisations congolaises défenseuses des droits des filles et adolescentes.
Quel impact pour les Congolaises?
À Brazzaville, la ministre de la Promotion de la femme, Inès Nefer Ingani, estime que la loi modèle servira de boussole à la révision attendue du Plan national Genre, prévue dans le prochain exercice budgétaire 2025 congolais.
Un conseiller parlementaire confie que plusieurs députés s’appuieront sur le chapitre relatif aux violences politiques pour renforcer la représentation féminine lors des futures législatives, sans remettre en cause le principe de parité progressive adopté en 2016.
Sur le terrain, les associations rurales voient déjà l’opportunité d’exiger une meilleure répartition des terres arables, question cruciale dans le Pool et la Cuvette, où l’agriculture familiale reste dominée par les femmes souvent invisibles.
Maroc, Congo et la diplomatie du genre
La présentation marocaine renforce une coopération Sud-Sud que le Congo soutient depuis la déclaration de Oyo de 2010 sur l’autonomisation féminine, vecteur d’influence douce combinant expertise juridique, formation et programmes d’affaires transfrontaliers pour les PME.
Interrogée, la politologue congolaise Mireille Nga, membre du Réseau des Femmes Leaders, souligne que « le leadership du Maroc sur ce dossier ouvre un espace de dialogue francophone qui profite directement aux institutions de Brazzaville et Pointe-Noire ».
Les diplomates rappellent par ailleurs que la récente mise en service de la Maison de l’Afrique à Rabat accueillera en 2024 un forum dédié aux bonnes pratiques législatives, avec une forte participation congolaise annoncée.
Au-delà de l’égalité: le lien avec la migration du travail
Dans la même session, le PAP a entériné une loi modèle sur la migration de travail, instrument complémentaire qui protège particulièrement les employées domestiques transfrontalières, souvent invisibles dans les statistiques officielles et surexposées aux abus multiples.
L’articulation des deux textes crée une architecture cohérente: l’égalité de genre à la source, la mobilité professionnelle en filet de sécurité, configuration qui résonne avec les corridors économiques Pointe-Noire-Libreville et Brazzaville-Kinshasa en pleine expansion regionale.
Pour la sociologue Édith Makosso, « la reconnaissance légale de la mobilité féminine représente une assurance supplémentaire pour les familles qui investissent dans l’éducation de leurs filles, parfois éloignées pour travailler chez un voisin pays ».
Prochaines étapes: transformer le droit en réalité
Le président du PAP, le Tanzanien Chief Fortune Charumbira, a exhorté les parlements nationaux à lancer sans délai des commissions mixtes pour adapter le texte, soulignant que « la légitimité d’un droit se mesure à son appropriation populaire ».
De Brazzaville à Dakar, plusieurs chambres hautes ont déjà inscrit des séances thématiques à l’ordre du jour de 2024, preuve que le climat politique permet aujourd’hui de bâtir des consensus transpartisans sur la question de genre.
Pour les femmes leaders congolaises, l’enjeu sera de traduire la norme en formations, budgets et infrastructures, qu’il s’agisse de maisons d’accueil pour victimes ou de plateformes numériques, afin que le texte vive au-delà des hémicycles et frontières.
Comme le rappelle la juriste Annie Mouebara, « l’Afrique dispose enfin d’un texte qui parle d’égalité dans un langage africain ; reste à écrire, collectivement, le chapitre de son application concrète sur le terrain de tous ».










