Brazzaville : 5000 pas roses pour vaincre le cancer

Brazzaville marche rose contre le cancer

Au lever du soleil, des centaines de pas rythmés longent la Corniche de Brazzaville. Tee-shirts fuchsia, tambours discrets et sourires confiants habillent cette marche sportive baptisée « Tous unis contre le cancer », portée par le ministère de la Santé et la représentation locale de l’OMS.

L’événement, inscrit dans la dynamique mondiale d’Octobre rose, rappelle qu’au Congo-Brazzaville le cancer demeure une urgence silencieuse. Cette marche symbolique ouvre un mois riche en dépistages gratuits, conférences et actions communautaires destinées à déplacer la maladie du registre de la peur vers celui de la prévention.

Professionnels de santé en première ligne

Blouse blanche nouée à la taille, le Dr Vincent Dossou Sodjinou, représentant de l’OMS, insiste sur la dimension pédagogique de l’opération. « Si le dépistage intervient tôt, le cancer peut être guéri sans séquelles », martèle-t-il, rappelant que les hommes aussi peuvent développer un cancer du sein.

À ses côtés, le Dr François Libama, conseiller au ministère, décrit chaque kilomètre parcouru comme un message d’espoir adressé aux familles. Selon lui, la solidarité visible ce matin légitime l’ambition institutionnelle : faire du programme national de lutte contre le cancer un levier permanent d’éducation sanitaire.

Derrière les chiffres, des vies

La professeure Judith Nsondé Malanda rappelle que les registres hospitaliers estiment à plus de huit mille les nouveaux cas annuels toutes localisations confondues. Des chiffres encore sous-évalués, reconnaît-elle, faute de système d’information complet, mais suffisants pour justifier une mobilisation transversale.

Pour la cancérologue, la collecte de données n’a de sens que si elle se double d’actions de terrain. Elle voit dans la marche un outil simple, fédérateur, qui met des visages sur des statistiques. « On peut vivre et guérir après un diagnostic précoce », murmure-t-elle au micro.

La jeunesse congolaise, moteur d’engagement

Casquette orange vissée sur des tresses, la docteure Princia Itoua conduit un groupe d’étudiants en médecine. Présidente du Réseau jeunesse et cancer, elle milite pour une éducation préventive dès le lycée. À ses yeux, changer les comportements suppose de parler sans tabou du cancer dans les familles.

Son association, née en 2018, collabore avec le Programme national de lutte contre le cancer pour animer des ateliers interactifs. Les réseaux sociaux servent de mégaphone. Memes, podcasts et défis chorégraphiques en ligne transforment le message médical en contenu viral, capable de toucher la diaspora connectée.

Sport, bien-être et culture du soin

Au-delà des slogans, la marche rappelle que l’activité physique réduit le risque de plusieurs cancers. L’Organisation mondiale de la santé recommande cent cinquante minutes hebdomadaires d’exercice modéré. En mobilisant la culture sportive populaire de Brazzaville, les organisateurs misent sur une prévention ancrée dans les habitudes locales.

Le choix de la Corniche, balcon mythique sur le fleuve Congo, n’est pas anodin. Les joggeurs y croisent habituellement les marchands d’artisanat, les familles dominicales et les musiciens de rue. En faire une scène de santé publique conjugue esthétique urbaine et pédagogie, sans stigmatiser la maladie.

Innovations diagnostiques au service des patientes

Dans un stand mobile, des sages-femmes présentent l’autopalpation à l’aide de bustes pédagogiques. Quelques mètres plus loin, une startup locale expose un prototype d’échographe portatif alimenté par batterie solaire. Ces innovations facilitent le dépistage dans les zones rurales où l’accès à un plateau technique demeure limité.

Le ministère de la Santé annonce que cet appareil entamera un pilote dans les départements du Pool et de la Sangha dès le premier trimestre 2026. La mesure s’inscrit dans la Stratégie nationale de santé numérique, qui vise à rapprocher les soins des communautés grâce à la téléexpertise.

Financement et partenariats durables

Selon le Programme national, près de soixante pour cent du budget consacré au cancer provient de ressources internes, complétées par la coopération avec des bailleurs multilatéraux. Le partenariat avec l’OMS structure la formation continue des oncologues et favorise l’approvisionnement en médicaments anticancéreux essentiels.

Une convention signée avec l’ONG congolaise Espoir et Vie permettra d’acquérir deux bus médicaux supplémentaires. « Le financement participatif offre un nouveau souffle », se réjouit la présidente de l’ONG, Marie-Louise Nkouka, soulignant la contribution notable de la diaspora installée à Paris et Montréal.

Regards croisés sur la stigmatisation

Au pied des manguiers, un cercle de discussion aborde la question du regard social. Les survivantes évoquent les représentations parfois mystiques associées à la maladie. Pour la sociologue Clarisse Tchikaya, lever le voile sur les préjugés favorise l’adhésion aux traitements et limite l’isolement des patientes.

Elle salue l’initiative gouvernementale d’intégrer des psychologues dans les cliniques mobiles. Le soutien psychosocial, autrefois négligé, devient un maillon essentiel du parcours de soins, au même titre que la chirurgie ou la radiothérapie, souligne-t-elle, applaudie par le public rassemblé sur les gradins improvisés.

Marcher aujourd’hui, construire demain

Alors que le cortège se disperse, les participantes tissent déjà des rendez-vous pour poursuivre la campagne au-delà d’Octobre rose. Par des pas conjugués, les institutions, la société civile et la jeunesse laissent entrevoir un futur où la prévention et l’accès équitable aux soins font reculer le cancer.