Algues envahissantes : l’or vert des Capverdiennes

Des plages rougies par l’invasion sargassique

Depuis trois étés, l’archipel du Cap-Vert voit ses eaux turquoise se teinter de rouille à mesure que les sargasses, des algues brunes venues du large, s’échouent par vagues entières sur le sable. L’image de carte postale se transforme alors en marée visqueuse.

Selon l’Institut capverdien de la mer, le réchauffement de l’Atlantique Nord et les changements de courants favorisent cette prolifération inattendue, dont l’odeur d’œuf pourri décourage touristes et pêcheurs, et menace les fonds coralliens affirme la biologiste Sandra Delgado.

Un réseau féminin mobilisé au Cap-Vert

Face à cette pression écologique, un groupe de mères de la commune de Santa Maria a décidé de ne plus subir. Armées de gants, de paniers d’osier et d’une persévérance inépuisable, elles ramassent l’algue à l’aube, avant que le soleil ne brûle.

« Nous transformons un fléau en opportunité », lance Marisa Lopes, présidente de l’association Morabeza Azul. Le collectif, constitué majoritairement de femmes, a déjà retiré plus de 300 tonnes de sargasses en deux ans, chiffre confirmé par la mairie de Sal.

De la récolte artisanale à la valeur ajoutée

Après la collecte, les algues sont étalées sur des draps blancs, séchées durant trois jours puis broyées dans un vieux moulin manuel. Cette poudre fine, riche en azote, potassium et oligo-éléments, devient la matière première d’un fertilisant 100 % biologique.

Fanny Almeida, ingénieure agronome, supervise la formulation. « Nous comparons nos résultats avec ceux du compost importé d’Europe et constatons une hausse de rendement de 15 % sur les plantations de tomates locales », assure-t-elle, tout en mesurant le pH de la dernière batch.

Un fertilisant naturel qui séduit les agriculteurs

La filière a trouvé preneur auprès de coopératives maraîchères des îles de Santiago et São Nicolau. Les sacs réutilisables, estampillés « SargaFert », se vendent 30 % moins cher que les engrais chimiques, dont le transport maritime pèse lourd dans le budget des agriculteurs.

Du rivage au champ, la chaîne de valeur reste circulaire. Les emballages sont cousus à base de toile de canne à sucre locale, puis rapportés au point de vente pour être remplis à nouveau. Ainsi, aucun plastique neuf n’entre dans le cycle.

Impact social et ambitions durables

Au-delà de l’agronomie, le projet a créé 45 emplois permanents, dont 38 féminins, selon la Chambre de commerce de l’île de Sal. Les salaires, supérieurs de 20 % au revenu minimum national, permettent de financer scolarité, soins et microcrédits.

Le ministère capverdien de l’Environnement suit l’initiative de près et a octroyé une subvention de 60 000 euros pour moderniser l’atelier de transformation. « Ces femmes sont des pionnières de la bio-économie bleue insulaire », souligne le directeur général, Patrício Ramos.

Sur les réseaux sociaux, le hashtag #SalSemSargasso cumule déjà un million de vues. Entre tutoriels de fabrication maison et clichés d’enfants jouant sur une plage redevenue claire, les internautes saluent la ténacité de ces Capverdiennes qui réconcilient tourisme et environnement.

Cristina Sousa, sociologue maritime, observe que l’engagement communautaire féminin sert également de ciment social. « La mer a longtemps séparé les îles ; aujourd’hui, l’algue nous oblige à coopérer, et ce sont les femmes qui tirent la barque », explique-t-elle depuis Mindelo.

Un modèle inspirant pour l’Afrique insulaire

Pour répondre à la demande croissante, Morabeza Azul teste un déshydrateur solaire pouvant traiter deux tonnes par semaine. L’appareil, conçu par l’Institut technologique local, s’alimente grâce à des panneaux fabriqués sur l’île de Fogo, réduisant encore l’empreinte carbone.

Les scientifiques, prudents, rappellent que la prolifération d’algues reste liée aux aléas climatiques globaux. « Nous pouvons atténuer les impacts, pas les supprimer », insiste la biologiste Sandra Delgado, qui plaide pour un suivi satellite continu des nappes dérivantes.

Sur le terrain, Marisa Lopes se projette déjà vers la cosmétique naturelle. Des tests préliminaires montrent des propriétés hydratantes intéressantes. « Notre rêve est de lancer un savon de mer au parfum d’hibiscus, symbole de la rencontre entre l’océan et nos jardins ».

Le projet bénéficie de l’expérience de la diaspora capverdienne installée à Lisbonne, qui collecte fonds et retours d’expérience sur la réglementation européenne des bio-fertilisants. Les visioconférences hebdomadaires permettent d’ajuster emballage, étiquetage et stratégie marketing aux exigences des exportations futures.

Sur fond de percussions batuque, les femmes organisent des ateliers scolaires pour sensibiliser la prochaine génération. Les enfants apprennent à différencier algues locales et invasives, puis plantent un arbuste nourri au compost marin, scellant symboliquement l’alliance entre terre et mer.

En transformant la menace sargassique en ressource, les Capverdiennes offrent au continent un récit d’empowerment écologique. Leur démarche, ancrée dans la tradition de débrouillardise insulaire, témoigne qu’une économie circulaire, inclusive et féminine peut émerger au rythme des vagues atlantiques.

Dakar, Praia, Libreville : déjà, des délégations municipales contactent Morabeza Azul pour copier la méthode. L’organisation prévoit un guide bilingue illustré, financé par l’Agence internationale de la Francophonie, afin de partager protocoles de sécurité, courbes de séchage et modèles financiers adaptés aux petites communautés côtières.

Le mouvement confirme que l’innovation africaine se nourrit souvent de la contrainte.