Un scrutin stratégique à l’Unesco
L’UNESCO s’apprête à élire en octobre son prochain Directeur général, et les couloirs de la Maison de l’Unesco bruissent déjà des alliances les plus inattendues. Trois candidatures, portées par le Mexique, l’Égypte et le Congo, traduisent un moment diplomatique singulier.
Alors que sortante Audrey Azoulay achève un mandat marqué par la pandémie et les retours progressifs des États-Unis, l’organisation se trouve au cœur d’une compétition où l’identitaire côtoie le technique, et où chaque capitale mesure le dividende symbolique d’une victoire.
Le pari diplomatique de Brazzaville
Brazzaville avance le nom d’Edouard-Firmin Matoko, actuel Sous-directeur général chargé de la priorité Afrique. Son camp met en avant vingt-neuf années de service interne, gage d’une connaissance fine de la bureaucratie onusienne, un atout rarement imputable aux prétendants du Sud.
« Notre démarche reste collective, inclusive et appuyée par la CEEAC », rappelle un conseiller du ministre congolais des Affaires étrangères, soulignant la volonté régionale d’inscrire l’Afrique centrale dans l’appareil décisionnel mondial sans heurter les équilibres continentaux déjà obtenus au sein de l’Union africaine.
Paris, Le Caire et la realpolitik
Face à Matoko, Gabriela Ramos expose sa casquette d’ancienne cheffe de cabinet de l’OCDE et Khaled El-Enany s’appuie sur l’héritage culturel pharaonique que Le Caire manie avec une aisance rhétorique séculaire. Paris, pourtant patrie de l’institution, a choisi d’appuyer l’Égyptien.
Ce soutien s’explique, selon des diplomates européens, par la volonté de ménager une relation bilatérale dense avec l’Égypte, partenaire clé en Méditerranée orientale. Les capitales d’Afrique centrale observent ce choix avec pragmatisme, conscientes des convergences sécuritaires entre Paris et Le Caire.
Makosso hausse le ton
Le Premier ministre congolais Anatole Collinet Makosso s’est autorisé une inflexion de ton rare, évoquant une « ingratitude » française vis-à-vis d’un pays qui, rappelait-il, distille depuis des décennies une francophonie loyale et une collaboration sécuritaire régulière dans le bassin du Congo.
Interrogé par RFI, il s’est empressé d’ajouter qu’il ne s’agissait pas d’un désaveu mais d’une « mise en perspective ». Plusieurs observateurs y lisent un signal adressé aux partenaires du Nord : l’Afrique est désormais déterminée à revendiquer un retour concret sur loyauté diplomatique.
Pour autant, Brazzaville fait montre de retenue. « Notre candidature ne se construit pas contre qui que ce soit », insiste un membre de la délégation congolaise, rappelant que la Charte de l’UNESCO privilégie le consensus et que les États membres devront éviter tout affrontement fratricide.
Edouard-Firmin Matoko, profil multilatéral
Le parcours de Matoko éclaire le positionnement congolais. Ancien professeur de langues romanes, puis délégué permanent, il a piloté des programmes dédiés à la jeunesse africaine, plaidant pour une pédagogie ancrée dans les réalités locales. Son entourage loue une capacité à concilier technique et diplomatie.
À l’intérieur du bâtiment voyant de la place Fontenoy, il a su tisser des relations transrégionales, des Caraïbes à l’Asie-Pacifique, cultivant l’image d’un négociateur discret. « C’est un homme de dossiers, pas de tribune », confie une source stagiaire, séduite par cette sobriété.
Les enjeux africains de la gouvernance culturelle
Sur le plan continental, l’Union africaine se trouve toutefois devant un choix délicat : valider un soutien unique ou laisser chaque capitale se prononcer librement. Le Premier ministre congolais le rappelle : « Ce n’est pas à Addis-Abeba d’imposer un vote, la souveraineté prime ».
Dakar, Abuja et Pretoria évaluent encore le coût d’un ralliement. Certains considèrent que l’alternance géographique justifie un mandat latino-américain, d’autres estiment que le moment est venu pour l’Afrique de diriger une agence culturelle mondiale après la FAO et l’OMC.
Entre soft power et intérêts croisés
Pour Brazzaville, l’enjeu dépasse le prestige. L’UNESCO influence l’orientation des programmes d’alphabétisation, la conservation des forêts tropicales et la circulation des biens culturels. Or ces domaines se superposent aux priorités nationales congolaises, du Fonds bleu pour le climat aux festivals panafricains.
Les bailleurs, eux, scrutent la trajectoire financière de l’agence. Les États-Unis ont repris leur contribution, la Chine intensifie la sienne, et l’Afrique souhaite que les ressources se traduisent en projets tangibles. Un directeur issu du Sud pourrait, estiment certains, recalibrer cet arbitrage.
Vers un vote aux équilibres mouvants
Reste la mécanique du scrutin. Au Conseil exécutif, 58 États voteront à bulletins secrets lors de tours successifs. Les promesses verbales, notent les vétérans, comptent moins que les équations de dernière minute où transitent soutiens à l’OMS ou accords bilatéraux discrets.
Dans un multilatéralisme segmenté, la candidature congolaise mise sur la force tranquille : un profil technique, un discours inclusif et l’espoir d’une solidarité africaine active. Le verdict d’octobre dira si cette approche peut bousculer la hiérarchie perçue sans froisser les alliés d’hier.










