Remise du Prix Tchicaya 2025 à Assilah
Le 9 octobre prochain, la ville marocaine d’Assilah vibrera au rythme des vers : la poétesse ivoirienne Tanella Boni y recevra officiellement le prestigieux Prix Tchicaya U Tam’si de la poésie africaine, édition 2025, décerné par la Fondation du Forum d’Assilah.
Institué en hommage au grand poète congolais Tchicaya U Tam’si, le prix distingue depuis 1989 les voix qui renouvellent la parole africaine, tout en rappelant la vitalité culturelle portée par Brazzaville, capitale francophone de la littérature.
Cette distinction, que Tanella Boni reçoit à cinquante et un ans de la création du prix, reflète plus qu’un laurier personnel : elle resserre le dialogue poétique entre Côte d’Ivoire, Congo-Brazzaville et Maroc, trois pôles majeurs du continent littéraire.
Un jury africain célèbre la poésie
Réuni au printemps, le jury présidé par le Sénégalais Amadou Lamine Sall a passé des journées entières à confronter des manuscrits venus de douze pays et quatre langues, avant d’aboutir, à l’unanimité, au nom de Tanella Boni.
Autour de lui se tenaient l’écrivain mauritanien Bios Diallo, l’universitaire marocain Nabil Mansar, le professeur sénégalais Abou Mbow, l’analyste ivoirien Mohamed Nda, la metteuse en scène française Catherine Savart et le secrétaire de la Fondation, Hatim Betioui.
Leur décision, comme l’explique Amadou Lamine Sall, s’appuie sur « la profondeur humaine et la densité imaginaire » d’une œuvre qui « porte la rumeur du monde sans renoncer à la musique des mots », gage de longévité pour la poésie africaine.
Le parcours engagé de Tanella Boni
Née à Abidjan en 1954, Tanella Boni découvre très tôt la puissance des vers lors d’un concours interscolaire ; depuis, son écriture marie la rigueur de la philosophe formée à la Sorbonne à la sensibilité rebelle des quartiers populaires de Treichville.
Devenue présidente de l’Union des écrivains de Côte d’Ivoire entre 1991 et 1997, elle s’est battue pour que les femmes obtiennent des espaces de publication, puis a lancé un festival de poésie à Abidjan, convaincue que la parole partagée guérit les villes.
Dans ses recueils, lointains ou récents, se tisse une langue sobre où émergent les silhouettes maternelles, l’ombre de l’océan lagunaire et les cicatrices laissées par les mutations politiques, sans jamais sombrer dans le désespoir.
L’engagement de l’autrice s’étend aussi aux amphithéâtres : professeure titulaire à l’université Félix-Houphouët-Boigny, elle initie ses étudiants aux philosophes africains contemporains et transpose la question du genre dans leurs dissertations, brouillant les frontières entre théorie et poésie.
Visibilité mondiale de la plume ivoirienne
Avant Assilah, la reconnaissance a jalonné son chemin : Prix Ahmadou Kourouma en 2005 pour Matins de couvre-feu, Prix Théophile Gautier de l’Académie française en 2018, puis hommage lu en fanfare au Salon du livre d’Abidjan de 2023.
Ces distinctions extérieures soulignent la capacité de son œuvre à dialoguer avec Montréal, Paris ou Bruxelles sans perdre le pouls d’Abidjan, rappelant qu’une littérature locale peut rayonner loin sans se diluer.
Le Prix Tchicaya ajoute un jalon symbolique : accueilli par une cité marocaine tournée vers les arts, il fait converger la diaspora créative autour de la Méditerranée et repositionne la poésie au cœur des échanges Sud-Sud.
À Brazzaville, berceau de Tchicaya U Tam’si, des lectures publiques sont déjà annoncées pour saluer la nouvelle lauréate ; un pont imaginaire relie ainsi le fleuve Congo à la côte atlantique ivoirienne, traçant une cartographie affective du continent.
Héritage congolais du Prix Tchicaya
Créé par l’intellectuel marocain Mohamed Benaïssa à l’initiative du roi Hassan II, le Prix Tchicaya conserve l’esprit frondeur du poète congolais, dont les textes questionnaient déjà l’exil, la liberté et la beauté comme armes d’espérance.
En rendant hommage à cette figure du Congo-Brazzaville, la Fondation du Forum d’Assilah rappelle aussi le rôle de la République du Congo dans la circulation des arts et des idées en Afrique centrale, un rôle soutenu par les autorités culturelles du pays.
Chaque édition du Moussem d’Assilah accueille d’ailleurs des artistes congolais, confirmant la coopération culturelle entre Rabat et Brazzaville, et offrant à la jeunesse congolaise des modèles de réussite littéraire à l’échelle panafricaine.
Au-delà du trophée, Tanella Boni reçoit une responsabilité : porter l’héritage de Tchicaya aux nouvelles générations. « La poésie n’est pas un luxe, c’est un espace de respiration », confie-t-elle, avant de promettre de faire résonner sa voix sur toutes les scènes africaines.
Perspectives pour la scène poétique africaine
L’édition 2025 intervient dans un climat où les plateformes numériques transforment la diffusion des poèmes ; Tanella Boni envisage déjà une anthologie audio qui associera slam, musique mandingue et versions bilingues, afin d’atteindre les lectrices établies dans la diaspora.
Le jury encourage, par ailleurs, la création d’un réseau de résidences d’écriture reliant Assilah, Brazzaville, Dakar et Abidjan. Objectif : favoriser des ateliers mêlant graphisme, édition numérique et performance scénique pour que la poésie demeure un laboratoire d’innovation sociétale.
Soutenue par la Direction congolaise du livre, l’initiative devrait propulser les jeunes talents de Pointe-Noire sur les scènes régionales.
De Lagos à Kigali, plusieurs festivals se sont engagés à consacrer une soirée à la lauréate, signe que la circulation interafricaine des œuvres gagne en fluidité et séduit un public jeune, avide de récits authentiques.










