T-shirt blasphème: Ibtissame Lachgar condamnée

Une condamnation qui fait date

Dans un verdict qui traverse déjà les conversations en ligne, la psychologue clinicienne et militante féministe marocaine Ibtissame Lachgar a été condamnée mercredi à trente mois de prison pour « offense à l’islam », en raison d’un simple T-shirt à slogan, a indiqué son avocat.

Le juge du tribunal de Rabat a également assorti la peine d’une amende de 50 000 dirhams, soit près de 5 500 dollars, somme considérable pour une activiste qui, depuis deux décennies, défend des victimes de violences sexistes et soutient la dépénalisation de l’homosexualité.

Interpellée fin mai après avoir diffusé sur Instagram la photo du fameux T-shirt où le mot « Allah » précède l’expression « is lesbian », Lachgar, 50 ans, a expliqué durant l’audience qu’il s’agit d’un slogan féministe ancien, dénonçant le patriarcat plus que la religion.

La défense, menée par l’avocat Mohamed Khattab, assure qu’un recours sera rapidement déposé auprès de la cour d’appel. Selon lui, l’article du code pénal invoqué ne précise ni le seuil ni la nature d’une prétendue « offense », laissant la subjectivité guider la répression.

À la sortie du tribunal, les larmes de ses proches ont croisé les slogans des militantes rassemblées dans une rue bouclée. « La sentence est un coup porté à la liberté d’expression », a déclaré Hakim Sikouk, président de l’Association marocaine des droits humains, sous les flashes.

Le T-shirt qui bouscule les codes vestimentaires

Au-delà du symbole religieux, le vêtement incriminé s’inscrit dans une longue tradition de détournement de logos sacrés en messages militants. Dans les années 1990, les Riot Grrrls détournaient déjà des images pieuses pour questionner le genre et la sexualité sur la scène punk.

Dans le monde arabe, des créateurs comme Zhor Raïs ou Hind Tazi ont récemment introduit sur les podiums des calligraphies pieuses réinterprétées, sans jamais franchir la ligne rouge perçue comme blasphématoire. La condamnation de Lachgar pourrait donc refroidir un marché d’inspiration religieuse en plein essor.

Liberté créative et cadre légal marocain

Le code pénal marocain, hérité en partie du protectorat, punit l’atteinte aux religions reconnues. Toutefois, la constitution de 2011 garantit la liberté d’opinion. Entre ces deux textes, stylistes et militants naviguent dans une zone grise, où l’interprétation dépend souvent du contexte médiatique.

Selon la juriste Souad Jamali, la notoriété numérique d’une accusée influe sur la sévérité des décisions. « Plus l’image devient virale, plus la justice se sent pressée d’établir un exemple », analyse-t-elle, rappelant que les peines tendent à être confirmées en appel, mais parfois réduites.

Réseaux sociaux caisse de résonance

Le cliché de Lachgar circulait déjà sur X et TikTok avant que certains influenceurs religieux ne saisissent le procureur. La viralité a provoqué des vagues de signalements, illustrant le rôle des plateformes dans la construction rapide d’une indignation qui précède souvent l’enquête judiciaire.

Dans un pays où 84 % des jeunes se connectent quotidiennement, selon l’agence ANRT, l’image devient arme ou bouclier. Les hashtags de soutien affichent des milliers de partages, mais les appels au boycott du collectif féministe M.A.L.I peinent à dépasser le cercle des convaincus.

Réactions au-delà des frontières

La Fédération internationale pour les droits humains note que la sanction intervient alors que Rabat négocie un nouvel accord de coopération culturelle avec Bruxelles. Dans les couloirs parlementaires européens, plusieurs députées estiment que le dossier sera évoqué lors de la prochaine commission mixte.

Du côté des créateurs africains, l’Ivoirienne Loza Maléombho affirme suivre l’affaire « avec inquiétude », soulignant que la mode demeure un laboratoire social. « Un T-shirt est un manifeste accessible », rappelle-t-elle. La sentence, constate-t-elle, risque de recadrer la scène artistique du Maghreb.

Conséquences pour le féminisme maghrébin

La condamnation de Lachgar intervient une décennie après la campagne #moroccanwomenprotest qui contestait l’article 475 sur le mariage des mineures. Si le droit a évolué depuis, la sociologue Kenza Ilaïli estime que la bataille culturelle, elle, se durcit à mesure que la sphère publique se digitalise.

Pour beaucoup de jeunes militantes, le vêtement demeure un outil de revendication identitaire. Le hijab coloré, la robe amazighe ou le blazer sans doublure deviennent autant de lignes de dialogue. L’affaire Lachgar rappelle cependant que la grammaire vestimentaire reste étroitement surveillée par les normes religieuses et sociales.

Quelles perspectives judiciaires?

Le recours annoncé pourrait durer six mois. En cas de confirmation, Lachgar purgera la totalité de la peine, mais pourra solliciter une grâce royale, fréquente lors des fêtes nationales. Certaines ONG, prudentes, misent sur cette voie, jugeant le débat interne plus efficace qu’une pression externe.

Un signal pour la mode engagée

Au sein des ateliers casablancais, plusieurs designers assurent vouloir redoubler de vigilance. Entre autocensure et innovation cryptée, ils cherchent déjà des alphabets graphiques moins frontaux. Car, disent-ils, la mode est un miroir : lorsqu’il se brise, c’est toute la société qui se regarde autrement.

Pour les jeunes Africaines qui suivent Vogue et défendent l’auto-expression, l’affaire sert de rappel : chaque message imprimé sur coton peut devenir sujet judiciaire. Reste à savoir si la créativité trouvera, malgré tout, d’autres textiles pour raconter une liberté toujours en mouvement.