Ratifier la CEVAWG : l’urgence féminine africaine

Forum de Tunis : relancer l’ambition 1325

La médina de Tunis a vibré, fin novembre, au rythme de la 6ᵉ édition du Forum africain sur les femmes, la paix et la sécurité. Cheffes d’État, diplomates, expertes et activistes y ont confronté leurs expériences pour accélérer l’application de la résolution 1325 d’ici 2035.

Au cœur des débats, l’Envoyée spéciale de la Commission de l’Union africaine pour les femmes, la paix et la sécurité, Liberata Mulamula, a lancé un plaidoyer : tous les États doivent ratifier la Convention de l’UA pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles.

La CEVAWG, arsenal juridique panafricain

Adoptée en 2023, la CEVAWG pose un cadre juridique panafricain inédit qui criminalise toutes les formes de violence, de l’excision au harcèlement en ligne, et exige des budgets dédiés à la prévention comme à la prise en charge. Mais sans ratifications, le texte reste lettre morte.

Mulamula rappelle que seules une dizaine de nations ont jusqu’ici franchi le pas, malgré l’adoption à l’unanimité par les chefs d’État lors du sommet de l’UA à Addis-Abeba. Selon elle, l’heure n’est plus aux engagements de principe mais à « des signatures qui sauvent des vies ».

La CEVAWG oblige aussi les gouvernements à renforcer la représentation féminine dans les forces de défense, la magistrature et les organes de paix. Certaines capitales y voient une contrainte budgétaire, mais les expertes insistent : investir dans l’égalité coûte moins cher que soigner les conséquences de la violence.

Voix de leaders unies pour l’action

Face à l’assemblée, l’ancienne présidente d’Éthiopie, Sahle-Work Zewde, avertit que « la paix durable ne surgira pas d’économies qui marginalisent la moitié de la population ». Elle plaide pour démanteler les systèmes générateurs d’instabilité et réorienter des ressources vers les programmes dirigés par les femmes sur tout le continent.

Le président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, s’est, lui, réjoui de la coïncidence entre le Forum, les 16 jours d’activisme et la récente déclaration du G20 sur l’égalité. « Cette conjonction crée une fenêtre unique pour transformer nos promesses en actions visibles », a-t-il insisté devant un public attentif.

Intervenant depuis Nairobi, la juge émérite Effie Owuor a rappelé que la médiation précoce évite l’escalade des conflits. « Finissons-en avec les décisions prises sur les femmes, sans les femmes », a-t-elle martelé, soulignant que la participation directe améliore de 35 % la durabilité des accords, selon plusieurs études récentes.

16 jours d’activisme, numérique et secteur privé

Cette année, les 16 jours d’activisme contre les violences basées sur le genre ont mobilisé 600 organisations dans 32 pays africains, des radios communautaires aux maisons de luxe, prouvant que la prévention n’est pas l’apanage des ONG. Le Forum veut canaliser cet élan vers la ratification rapide de la CEVAWG.

Les intervenantes ont aussi salué la montée en puissance du numérique, qui permet de signaler anonymement les violences et de former en ligne les policiers. Toutefois, elles appellent à encadrer les plateformes pour empêcher que les discours misogynes n’y prospèrent, en harmonie avec l’esprit de la Convention.

Du côté du secteur privé, plusieurs entreprises africaines ont annoncé la création de fonds pour accompagner les survivantes vers l’emploi. Une maison de cosmétiques congolaise a promis de consacrer 1 % de son chiffre d’affaires à un incubateur féminin, illustrant la convergence entre responsabilité sociale et croissance.

Femmes en zones de crise, piliers de la paix

Le Forum a rendu hommage aux femmes du Soudan, actives dans les couloirs humanitaires malgré la violence, ainsi qu’aux militantes de la région des Grands Lacs qui, depuis deux décennies, tissent des réseaux transfrontaliers pour protéger les déplacées et négocier des cessez-le-feu locaux chaque jour.

Dans le Sahel, les participantes ont salué la persévérance des coopératives féminines qui, en plein climat d’insécurité, maintiennent des filières céréalières et soutiennent les familles déplacées. Leur activité agit, disent-elles, comme un rempart socio-économique qui limite le recrutement des jeunes par les groupes armés dans l’ouest.

S’agissant de l’Afrique centrale, plusieurs oratrices ont souligné les avancées du Congo-Brazzaville, qui soutient l’intégration des femmes dans les mécanismes de prévention des conflits. Elles estiment que la ratification de la CEVAWG viendrait consolider ces acquis institutionnels et positionner la sous-région comme modèle de coopération pour tous.

Prochaines étapes pour les États africains

À l’issue du Forum, un appel collectif invite chaque État à déposer son instrument de ratification avant le prochain sommet de l’UA. Les signataires proposent un tableau de bord annuel, avec des indicateurs précis, pour suivre les progrès et partager les réussites régionales.

Un comité d’ambassadrices, où figurent juristes, entrepreneuses et sportives, sera chargé de vulgariser la Convention auprès des parlements et de la jeunesse. « Notre mission est simple : changer la norme sociale. Aucun pays ne peut se développer avec la moitié de son génie en retrait », ont-elles déclaré aujourd’hui.

Les participantes sont reparties persuadées que la CEVAWG n’est pas un texte de plus, mais le chaînon manquant pour transformer l’égalité en sécurité collective. Libérer la créativité féminine apparaît désormais comme la clé de la prochaine renaissance africaine.