Présidentielle ivoirienne : un verdict crucial

Une arène politique sous haute attention

Au-delà des slogans de campagne et des couleurs bariolées des meetings, la prochaine élection présidentielle ivoirienne concentre l’attention du continent. Elle oppose le président Alassane Ouattara, en quête d’un quatrième mandat, à quatre challengers désireux d’incarner l’alternance démocratique.

Le Conseil constitutionnel a validé cinq candidatures, écartant les dossiers de Laurent Gbagbo et Tidjane Thiam. Cette décision, dénoncée par leurs partisans, confère au scrutin une portée symbolique : il devra prouver la solidité des institutions face à la contestation.

Candidatures féminines et symboles d’ouverture

Parmi les prétendants, deux visages féminins se distinguent. Simone Ehivet Gbagbo, ancienne première dame devenue présidente du Mouvement des générations capables, et Lagou Adjoa Henriette, porte-voix du Groupement des partenaires politiques pour la paix, portent haut l’espoir d’une présence féminine accrue aux plus hautes fonctions.

Pour des observateurs, cette double candidature illustre un champ politique s’ouvrant progressivement aux femmes, même si le chemin vers la parité reste long. « Voir des femmes briguer la magistrature suprême bouscule les codes hérités des partis dominants », souligne la politologue abidjanaise Mariam Kouassi.

Débat autour du quatrième mandat d’Ouattara

Le débat central demeure toutefois l’éligibilité du président sortant. Alassane Ouattara s’appuie sur la constitution de 2016, estimant que la réforme a remis son compteur à zéro. Ses opposants parlent d’un « mandat de trop » et sollicitent une lecture plus restrictive des textes.

Selon le Dr Yves Ekoué Amaizo, président du think tank Afrocentri-city, le scrutin sera une « radiographie de la vérité des urnes ». L’expert redoute que la contestation d’éventuels résultats alimente la méfiance et ravive les souvenirs des violences postélectorales passées.

Poids économique et vigilance des investisseurs

Avec une croissance moyenne de 6,5 % entre 2021 et 2023, la Côte d’Ivoire occupe la neuvième place des économies africaines et génère près de 40 % du PIB de l’UEMOA, rappelle la Banque mondiale.

Cette vigueur incite investisseurs et partenaires internationaux à scruter le vote. Tout dérapage pourrait remettre en cause la prévisibilité qu’exigent les marchés. « Lorsque l’économie ivoirienne tousse, c’est toute l’Afrique de l’Ouest qui s’enrhume », ironise encore le Dr Amaizo.

Risques régionaux d’une instabilité ivoirienne

Au-delà des considérations financières, la stabilité ivoirienne est jugée cruciale pour une région déjà éprouvée par les crises sahéliennes. Des chancelleries de la CEDEAO aux sièges des organisations internationales, on redoute qu’un climat tendu à Abidjan ne contamine une sous-région fragile.

L’élimination de Gbagbo et Thiam ajoute une dose d’incertitude. Le PPA-CI a qualifié la décision de « pleine de contradictions ». Tidjane Thiam, de son côté, fustige des « assauts permanents contre la démocratie » et réclame des élections « libres, équitables et inclusives ».

Confiance électorale et guerre de l’information

Pour de nombreux militants, les urnes doivent devenir l’arbitre incontesté du pouvoir. Les réseaux sociaux bruissent déjà, entre espoirs de changement et campagnes de désinformation. Les autorités électorales tentent de renforcer la transparence, mais la bataille de la crédibilité reste entière.

Le camp présidentiel insiste, lui, sur la nécessité de poursuivre les grands chantiers économiques engagés depuis 2011 : infrastructures, industrialisation et programmes sociaux. Ses communicants martèlent qu’une continuité apaisée protégera les performances macroéconomiques et la place d’Abidjan comme hub logistique régional.

Nouvelles voix pour une rupture constructive

Face à cette rhétorique, les nouveaux venus Jean-Louis Billon et Don-Melo Sénin Ahoua Jacob revendiquent une rupture constructive. Ils promettent une gouvernance plus inclusive, misant sur la jeunesse urbaine et les diasporas pour renégocier le contrat social et diversifier l’économie au-delà du cacao.

Le calendrier constitutionnel prévoit une campagne de quinze jours, suivie d’un vote à un seul tour. Dans les quartiers populaires d’Abobo comme dans les cafés chics de Cocody, l’enjeu alimente les conversations : faut-il privilégier la stabilité ou tenter l’alternance ?

Dimension sous-régionale de la présidentielle

Parce que la Côte d’Ivoire accueille de nombreux ressortissants de la sous-région, chaque soubresaut politique y prend une dimension ouest-africaine. Les commerçantes togolaises du marché de Treichville, les chauffeurs maliens qui transitent par le port et les étudiants guinéens observent donc la scène avec acuité.

Dans les cercles diplomatiques, l’hypothèse d’une médiation précoce n’est pas écartée si les tensions montent. La CEDEAO, forte d’expériences récentes au Sénégal et au Liberia, se tient prête à déployer des missions d’observation renforcées pour consolider la confiance et prévenir toute escalade.

Société civile et pédagogie du vote

Les organisations de la société civile, des confessions religieuses aux collectifs de jeunes, multiplient actuellement campagnes d’éducation citoyenne. Leur objectif : rappeler l’importance du vote pacifique, encourager la participation des femmes et désamorcer les discours haineux qui prolifèrent en ligne.

Vers un verdict qui engage toute la région

En définitive, la présidentielle ivoirienne sera jugée à l’aune de trois critères : légalité des candidatures, sincérité des dépouillements et acceptation des verdicts. Du bon déroulement de ces étapes dépend la capacité du pays à poursuivre sa trajectoire ascendante et à inspirer la sous-région.

Qu’elle couronne la continuité ou ouvre la voie à une alternance, l’élection devra avant tout conforter la démocratie ivoirienne. Car si les urnes réussissent leur examen, c’est toute l’Afrique de l’Ouest qui recueillera les dividendes de la confiance retrouvée.