Maison des mondes africains : ouverture attendue
Le 4 octobre, Paris a vu fleurir un lieu inédit : la Maison des mondes africains, baptisée MansA. Installée provisoirement dans un ancien atelier du 10e arrondissement, cette adresse de 800 m² entend faire vibrer les imaginaires africains et afro-descendants au cœur de la capitale.
Porté politiquement par le président français Emmanuel Macron mais imaginé par le philosophe camerounais Achille Mbembe, le projet s’inscrit dans la lignée d’institutions-ponts comme l’Institut du monde arabe. L’objectif affiché est simple : offrir une agora d’idées, d’arts et de débats décolonisés.
Un laboratoire pour la parole afro-descendante
« Je ferai en sorte que ce soit historique et rien ne m’arrêtera », martelait la directrice générale, Elisabeth Gomis, à la veille de l’inauguration. À 45 ans, l’ancienne journaliste revendique la création d’un espace où, soixante ans après les indépendances, les voix afro-descendantes s’imposent enfin.
Selon elle, MansA doit dépasser l’exposition d’objets pour devenir « un atelier des possibles », capable d’aborder identité, immigration ou mémoire coloniale sans crispations. La ministre de la Culture, Rachida Dati, salue déjà « une maison qui rassemble plutôt qu’elle n’oppose ».
Les coulisses d’une naissance mouvementée
La route fut pourtant semée d’embûches. Prévu d’abord à l’Hôtel de la Monnaie, le projet a suscité une levée de boucliers, notamment de l’extrême droite, avant de trouver refuge dans ce bâtiment industriel du faubourg Saint-Denis, sous la double tutelle Culture et Affaires étrangères.
Elisabeth Gomis parle d’« une lutte acharnée » avec certains services administratifs pour décrocher locaux et budget. Finalement, MansA ouvre avec 7 millions d’euros publics, dont deux du ministère de la Culture. Une somme modeste au regard des ambitions, concède la directrice.
Un modèle inédit de diplomatie culturelle
L’initiative s’inscrit dans la stratégie de « nouvelle donne » africaine esquissée par Emmanuel Macron depuis 2017. Plutôt qu’imposer une lecture française de l’Afrique, il s’agit ici de céder le micro aux artistes, universitaires et entrepreneurs du continent et de la diaspora, souligne Achille Mbembe.
Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, voit dans MansA « un atelier plus qu’un musée ». Cette approche, basée sur la participation citoyenne, se veut complémentaire des grands musées comme le Quai Branly. Elle répond aussi à la demande grandissante de récits pluralistes sur l’Afrique contemporaine.
Programmation: créer des passerelles artistiques
Dès l’ouverture, l’artiste Roxane Mbanga a envahi l’espace de tapisseries, vidéos et photos réunies sous le titre « Noires ». Pour la créatrice, « le simple fait qu’un tel endroit existe donne de l’espoir » à toute une génération d’artistes afro-européens.
La programmation à venir mêlera ateliers de slam, résidences d’écriture, conférences sur les cosmologies africaines et projections de cinémas indépendants. Chaque trimestre, un pays hôte renouvellera la scénographie, afin que le public parisien puisse voyager de Dakar à Maputo sans quitter le boulevard.
Un partenariat avec des institutions comme le Fespaco, la Biennale de Dakar ou le Festival Panafricain de Brazzaville est déjà évoqué pour maintenir un lien organique avec le continent. MansA se veut ainsi lieu-hub, capable d’accueillir réseaux créatifs de Kinshasa à Abidjan.
Financement: entre sobriété et mécénat
Le contexte budgétaire contraint oblige l’équipe à innover. Outre la billetterie et les ateliers payants, Elisabeth Gomis compte sur un club de mécènes africans et européens, désireux de soutenir un projet ancré dans la responsabilité sociale et la promotion de talents émergents.
« Des compromis mais sans compromissions », insiste-t-elle. Pas question de laisser un sponsor dicter la ligne éditoriale. Un comité éthique, composé de chercheurs et de membres de la société civile, évaluera chaque partenariat pour éviter toute récupération marketing ou politique.
Perspectives: un miroir pour le continent et sa diaspora
À moyen terme, MansA rêve d’un bâtiment totem, pourquoi pas rive gauche, qui offrirait salles de spectacles, médiathèque et studios numériques. Le chantier dépendra largement du succès populaire et de la capacité à lever des fonds auprès de fondations panafricaines.
Au-delà de la structure, le véritable enjeu se niche dans les récits produits. Si MansA parvient à faire dialoguer un rappeur de Brazzaville, une romancière haïtienne et une designer ivoirienne, elle pourra réellement incarner ce lieu d’hybridation annoncé.
Pour l’instant, la file de visiteurs qui se presse rue d’Hauteville donne un premier indice encourageant. Entre curiosité, fierté et esprit critique, le public teste la promesse d’un centre où l’Afrique se raconte par elle-même, loin des clichés et des hiérarchies anciennes.
Si le pari est tenu, MansA pourrait inspirer d’autres capitales, de Lagos à Montréal, et participer à redessiner la cartographie symbolique des mondes africains. Comme le résume Roxane Mbanga, « le futur ne s’écrit pas seulement, il se performe, ici, maintenant ».










