Un trio féminin inédit à Windhoek
Lorsque les résultats officiels sont tombés, Netumbo Nandi-Ndaitwah a savouré un triomphe net : le double des voix de son adversaire le plus proche. En prêtant serment, elle a aussitôt nommé Emma Kantema-Gaomas à la vice-présidence et Ester Muinjangue à la présidence de l’Assemblée, scellant un moment inédit.
Jamais un État n’avait réuni trois femmes à ces niveaux de responsabilité. Devant la presse, la cheffe de l’État a reconnu la portée symbolique du geste mais a préféré calmer l’euphorie : « Si nous réussissons, cela donnera un exemple. Sinon, certains diront encore : regardez les femmes ».
Nandi-Ndaitwah, un parcours forgé dans la lutte
Née en 1952 dans le village d’Onamutai, la neuvième d’une fratrie de treize enfants a grandi sous l’administration sud-africaine. À quatorze ans, elle s’engage dans la Swapo, mouvement de libération, et monte rapidement dans la ligue des jeunes.
En 1973, ses dénonciations publiques des flagellations la conduisent en prison. L’exil la mène en Zambie, puis en Tanzanie. Elle décroche ensuite, au Royaume-Uni, des diplômes en administration publique et relations internationales. « La politique est arrivée par hasard ; j’aurais dû être scientifique », confiera-t-elle plus tard.
De retour après l’indépendance en 1990, elle devient la première ministre namibienne chargée de la Condition féminine. Suivront l’Information, l’Environnement, les Affaires étrangères et la vice-présidence. Sa trajectoire fait d’elle l’une des très rares dirigeantes africaines élues au suffrage direct.
Gouverner au féminin, entre attentes et réalités
En installant huit femmes à la tête de quatorze ministères, la nouvelle équipe affirme son ambition de parité. Finances, Santé ou Éducation ne sont plus chasse gardée masculine. « Les citoyens ont choisi la compétence, pas le genre », insiste la présidente, désireuse d’être jugée sur ses résultats.
Les observateurs rappellent toutefois le poids des regards : chaque décision sera scrutée comme un test grandeur nature du leadership féminin. Nandi-Ndaitwah assume : « Je gouvernerai de la façon qui semble la meilleure pour le peuple », tout en espérant inspirer les jeunes filles à viser haut.
Les défis socio-économiques au cœur de l’agenda
La crise de l’emploi frappe une jeunesse où quatre sur dix restent sans travail. Le gouvernement mise sur la croissance verte, l’hydrogène vert et le tourisme durable pour créer des opportunités. Les annonces séduisent, mais la concrétisation déterminera la crédibilité de l’exécutif.
Plus lancinante encore, la question foncière : 70 % des terres agricoles appartiennent encore à 1,8 % de la population, majoritairement blanche. La réforme agraire doit concilier justice sociale et sécurité alimentaire, un équilibre délicat auquel plusieurs gouvernements précédents se sont heurtés sans succès durable.
Héritage colonial, mémoire et réparations
Entre 1904 et 1908, plus de 70 000 Ovaherero et Nama furent exterminés par les troupes coloniales allemandes. Berlin a proposé 1,34 milliard USD d’aide au développement sur trente ans, évitant le terme de réparations. Windhoek juge l’offre insuffisante et poursuit les discussions.
Pour la présidente, la reconnaissance pleine et entière du génocide demeure une priorité diplomatique. « Les blessures de l’Histoire ne se referment pas seules », observe le professeur Munashe Shava, historien à l’université de Namibie. L’enjeu touche autant à la dignité des victimes qu’à la cohésion nationale actuelle.
Un laboratoire d’inspiration pour le continent
Trois décennies après l’indépendance, la Namibie reste l’un des pays les plus inégalitaires malgré ses diamants, son uranium et ses paysages prisés. Le succès ou l’échec du trio féminin pourrait donc résonner bien au-delà de ses frontières.
Déjà, des militantes kényanes et rwandaises voient dans Windhoek une démonstration concrète du potentiel des femmes en politique. « Ce n’est pas qu’une victoire de genre ; c’est un laboratoire d’innovation gouvernante », estime l’experte ougandaise Sarah Achieng.
Pour autant, la présidente refuse toute ivresse. Elle cite souvent une maxime ovambo : « Un village ne se construit pas avec des slogans mais avec des mains qui travaillent ». Les siennes sont désormais scrutées, empreintes d’une histoire personnelle et collective qui ne laisse pas le droit à l’erreur.
Dans les rues de Katutura, quartier populaire, la vendeuse de vêtements Helvi Tjihonge résume l’état d’esprit : « Nous sommes fières, oui, mais nous voulons du travail et de la terre. Si ces dames y parviennent, alors l’Afrique entière saura qu’une autre voie est possible ».










