Brazzaville, carrefour d’une diplomatie culturelle numérique
Sous l’égide du gouvernement congolais, la douzième édition du Festival panafricain de musique s’est achevée sur un symposium dont la feuille de route trace les contours d’une révolution silencieuse : faire émerger des plateformes numériques de diffusion capables de rivaliser avec les géants du streaming. La présence de délégations issues d’une trentaine de pays et de représentants d’organisations telles que l’Union africaine a conféré à l’événement une tonalité diplomatique affirmant la vocation du Congo-Brazzaville à fédérer les initiatives régionales. « Nous devons prendre le virage du numérique sans renoncer à notre identité », a insisté la ministre de la Culture, Lydie Pongault, saluant la vision du président Denis Sassou Nguesso qui a fait de la culture un levier de rayonnement international et de diversification économique.
La souveraineté culturelle à l’ère du streaming
Les échanges ont insisté sur le constat d’une dépendance encore forte aux infrastructures étrangères, sources de pertes de revenus et de données. Alors que les plateformes internationales ne rétribuent qu’environ 0,003 dollar par écoute, la création de solutions africaines hébergées localement pourrait, selon des économistes du Centre africain d’études prospectives, quadrupler les revenus des artistes en cinq ans tout en sécurisant les flux financiers. L’enjeu dépasse la simple question économique : il s’agit d’asseoir une souveraineté culturelle qui protège la diversité linguistique et instrumentale du continent, souvent reléguée en marge des algorithmes globaux.
Un cadre réglementaire en mutation
Les participants ont appelé à harmoniser les législations relatives aux droits d’auteur, soulignant que la fragmentation juridique actuelle fragilise la négociation collective avec les opérateurs numériques. Le projet de loi congolais sur la société de l’information, actuellement en discussion au Parlement, est cité comme un modèle possible, car il introduit un mécanisme de « clause territoriale » garantissant une juste réversion aux créateurs nationaux. Plusieurs juristes estiment qu’une telle disposition, si elle était répliquée, pourrait générer jusqu’à 120 millions de dollars de redevances additionnelles pour l’ensemble de l’Afrique centrale, tout en participant à la lutte contre le piratage qui coûte près de 30 % des recettes potentielles.
Capital humain et inclusion numérique
Au-delà des textes, la question des compétences numériques s’est imposée. Le symposium a recommandé la généralisation de formations aux métiers du data management, du marketing digital et du sound engineering. L’université Denis Sassou Nguesso, récemment inaugurée à Kintélé, a annoncé l’ouverture prochaine d’un master « Industries créatives et innovation » en partenariat avec l’Unesco. Des programmes d’incubation ciblant les jeunes femmes ont également été évoqués afin d’assurer une appropriation inclusive des outils numériques, condition sine qua non d’un marché intérieur dynamique.
Fiscalité culturelle et dividendes partagés
La création de plateformes domicilées sur le continent pourrait, selon le cabinet Deloitte Afrique, élargir l’assiette fiscale des États tout en assurant un retour équitable aux musiciens tradi-modernes. Les experts réunis à Brazzaville plaident pour un modèle freemium indexé sur le pouvoir d’achat local, avec un pourcentage fixe des dividendes reversé aux créateurs et aux fonds de soutien à la création. Un tel mécanisme, inspiré de l’expérience du Rwanda dans la téléphonie, favoriserait la formalisation d’un secteur encore largement informel.
Préserver la mémoire sonore panafricaine
Dernier pan de l’agenda : la sauvegarde des archives musicales. Le Cerdotola, centre de référence pour les traditions orales, a présenté un plan de numérisation en haute résolution de plus de 10 000 enregistrements datant parfois des années 1950. La constitution de centres archivistiques régionaux, dont le premier pourrait voir le jour à Ouesso, répond à une double exigence : préserver un patrimoine menacé par l’obsolescence des supports analogiques et nourrir, à terme, les futures plateformes de contenus rares. « Nos tambours parlent, nos archives leur donnent l’éternité », a résumé le musicologue camerounais Jacques Fogoué.
Une opportunité stratégique pour le continent
En filigrane, le Fespam 2023 aura démontré que la révolution numérique de la musique africaine n’est pas une utopie, mais un impératif stratégique. L’initiative portée par Brazzaville jette les bases d’un écosystème où la création artistique, le cadre juridique et la captation de valeur convergent vers un même objectif : faire entendre la voix africaine, sans intermédiation excessive, sur les ondes globales. Reste désormais à traduire ces recommandations en feuilles de route nationales, un chantier auquel le gouvernement congolais semble résolu à apporter une contribution constante, convaincu que la culture demeure, plus que jamais, un moteur de croissance et de cohésion sociale.










