Une voix mauritanienne qui résonne en Afrique
Dans les rues sablonneuses de Nouakchott, le nom de Mehla Ahmed Talebna circule avec la force tranquille de celles qui transforment un pays sans fracas. Présidente de l’Observatoire mauritanien des droits des femmes et des filles, elle fait d’une vie ordinaire un destin d’influence.
Son engagement pour l’égalité n’est pas né d’un slogan importé, mais du souvenir vif de son enfance modeste au Sénégal, rythmée par les conversations des coépouses, les pleurs des jeunes mariées et l’inquiétude maternelle devant les cahiers vides de leurs filles.
Un parcours forgé par l’épreuve
Devenue mère alors qu’elle n’avait pas soufflé ses vingt ans, puis fonctionnaire divorcée assumant seule ses enfants, Mehla a appris à jongler entre salaire, éducation et regard social. Chaque obstacle a affûté une conviction centrale : l’autonomie financière précède la dignité.
Elle se forme, gravit les grades administratifs et, surtout, prête une oreille attentive aux lycéennes des quartiers populaires qui hésitent entre abandon scolaire et mariage arrangé. Ses conseils s’adossent à l’expérience : la réussite, leur explique-t-elle, commence par un diplôme.
Observer pour transformer
En 2020, sa nomination à la tête de l’Observatoire national marque un tournant. L’institution, dotée d’une équipe majoritairement féminine mais ouverte aux hommes, collecte données, témoignages et tendances afin de bâtir des plaidoyers chiffrés capables de convaincre décideurs et bailleurs.
« Les statistiques sont nos meilleures alliées », confie-t-elle dans son bureau baigné de lumière. Là, des cartes scolaires tapissent les murs, rappelant la ruralité Mauritanienne encore oubliée. Elle veut des arguments concrets, pas des lamentations, pour hisser la cause féminine à l’agenda national.
Éducation des filles, moteur de développement
L’Observatoire sillonne les wilayas, organise des sessions théâtrales et radiophoniques qui expliquent pourquoi prolonger la scolarité des filles jusqu’à seize ans profite à toute la communauté. Une adolescente instruite, martèle Mehla, se marie plus tard, gagne plus, soigne mieux ses futurs enfants.
Les chefs de village notent aussi l’impact économique : ménages diversifiés, champs mieux gérés et microentreprises portées par des femmes formées. Cette perspective pragmatique séduit un large éventail d’acteurs, du ministère de l’Éducation aux coopératives agricoles.
Des lois à l’épreuve du terrain
La Mauritanie dispose de textes avancés sur la parité, la lutte contre les violences basées sur le genre et la protection des mineures. Pourtant, observe Mehla, « le décret ne pèse rien si le policier en bout de chaîne hésite à enregistrer une plainte ».
Son équipe multiplie donc les formations juridiques auprès des forces de sécurité, des greffiers et des chefs de canton. L’objectif est simple : transformer une législation progressiste, souvent citée en modèle régional, en réalités palpables pour la fillette de Kaédi ou d’Atar.
Figures d’inspiration féminine
Pour rendre son message tangible, Mehla raconte des trajectoires de réussite. Elle aime citer Fatimata Dembélé, mère du footballeur Ousmane Dembélé, qui a porté seule sa famille vers le sommet européen. Ses décisions éclairées incarnent, dit-elle, la résilience africaine contemporaine.
Cette stratégie de storytelling personnel trouve un écho particulier dans les marchés hebdomadaires et les réseaux sociaux locaux. Les jeunes femmes y voient une preuve qu’il est possible d’allier maternité, carrière et leadership sans renoncer à ses racines culturelles.
Trois appels pour changer la donne
Devant la presse de Nouakchott, elle formule trois priorités. Aux autorités, elle demande une gouvernance plus attentive et un suivi budgétaire orienté genre. À la société civile, elle recommande une coalition dépouillée d’intérêts particuliers. Enfin, aux jeunes filles, elle répète de rêver grand.
Son discours, empreint de respect institutionnel, insiste sur la complémentarité plutôt que la confrontation. Elle rappelle que l’autonomisation féminine ne vise pas à ôter du pouvoir aux hommes, mais à élargir la base de compétence nationale et à stabiliser le foyer.
Des alliés masculins indispensables
À Selibaby, un imam l’a récemment invitée à prêcher pendant la prière du vendredi sur l’importance d’inscrire les petites filles à l’école. Ce geste symbolique, largement relayé, montre que les hommes peuvent devenir des vecteurs puissants du changement social souhaité.
Mehla souligne d’ailleurs que la participation masculine ne doit pas se limiter à la courtoisie médiatique. Elle encourage les pères à signer eux-mêmes les formulaires scolaires, à assister aux audiences contre les violences conjugales et à soutenir les projets entrepreneuriaux de leurs épouses.
Vers un futur d’autonomie partagée
Alors que la Mauritanie accélère sa diversification économique, la présidente de l’Observatoire persuade ministres, bailleurs et familles que l’avenir se conjugue au féminin pluriel. Sa formule favorite revient comme un refrain : « le futur, c’est l’autonomisation de nos filles ».
Un écho sur le continent
Invitée lors du dernier Forum africain sur l’éducation des filles à Dakar, elle a partagé la scène avec la rwandaise Clarisse Uwizeye et la togolaise Yawa Kouigan. Leur panel a souligné l’urgence d’adapter programmes scolaires, bourses et infrastructures sanitaires aux besoins spécifiques des adolescentes.
Dans les couloirs, plusieurs délégations ont sollicité son expertise pour lancer des observatoires similaires. Mehla se dit prête à mutualiser méthodologies et plateformes numériques, convaincue qu’une coopération Sud-Sud renforcera la voix des filles du Sahel à l’océan Indien.










