Libye : tractations et rivalités sous projecteurs

Une mosaïque d’intérêts contradictoires

Dix ans après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye offre l’image d’un système international miniaturisé où chaque protagoniste projette ses ambitions. Ce « marché géopolitique », selon l’expression d’un diplomate onusien, voit coexister logiques énergétiques, sécuritaires et symboliques. L’enjeu immédiat – contenir les flux migratoires vers l’Europe et empêcher la résurgence de groupes jihadistes – se double d’une compétition pour l’accès aux hydrocarbures et aux couloirs maritimes du sud de la Méditerranée. C’est sur ce terreau que s’inscrit la conférence Berlin III, ultime tentative de la communauté internationale pour arrimer la Libye à une architecture institutionnelle durable.

Le face-à-face États-Unis-Russie

Washington, longtemps focalisé sur d’autres théâtres, a réinvesti le dossier pour sécuriser l’approvisionnement énergétique de ses alliés européens et éviter un nouveau bastion terroriste aux portes de l’OTAN. Le secrétaire d’État Antony Blinken plaide pour un « calendrier électoral crédible et inclusif » et brandit la menace de sanctions ciblées contre les entrepreneurs de la violence. La Maison-Blanche souhaite également entraver la progression russe sur le continent, en écho à la stratégie « Global Posture » du Pentagone.

Moscou, de son côté, capitalise sur son soutien au maréchal Khalifa Haftar afin de négocier un accès pérenne à la base navale de Syrte et à l’aéroport d’al-Jufra. L’entregent des sociétés militaires privées, en premier lieu Wagner, confère au Kremlin une capacité de nuisance suffisante pour peser sur chaque paragraphe des résolutions onusiennes. Comme le note un chercheur de l’Institut russe des études stratégiques, « le coût d’un siège diplomatique sur la Méditerranée est inférieur au dividende politique que Moscou en retire ».

La rivalité triangulaire Ankara-Le Caire-Abou Dhabi

Depuis l’accord maritime signé en 2019 avec le Gouvernement d’union nationale, la Turquie a déployé drones Bayraktar et officiers de liaison afin de sanctuariser sa zone économique exclusive et de contrer les ambitions gazières helléno-égyptiennes. Recep Tayyip Erdoğan voit dans Tripoli une tête de pont pour son projet de « Blue Homeland ».

Au sud-est, l’Égypte considère la Cyrénaïque comme son glacis stratégique. Le président Abdel Fattah al-Sissi, soutenu par Abou Dhabi, redoute qu’un espace politique dominé par les Frères musulmans ne se stabilise à sa frontière occidentale. Les Émirats arabes unis, quant à eux, projettent en Libye leur doctrine de contre-révolution et de sécurisation des voies commerciales. Les flux financiers émiratis et la logistique égyptienne confèrent à Haftar une profondeur stratégique que ni les revers militaires ni les pressions diplomatiques n’ont entamée.

L’Europe à la recherche d’une voix unique

Hôte du processus, Berlin mise sur la diplomatie de conférence pour contenir le risque migratoire et prévenir un vide sécuritaire semblable à celui de 2015. Paris, longtemps séduit par le profil « anti-terroriste » de Haftar, ajuste désormais son discours pour préserver l’horizon électoral promu par l’ONU, tout en protégeant les concessions pétrolières de TotalEnergies. Rome, forte de liens historiques avec la Tripolitaine, plaide pour un équilibre institutionnel qui sauvegarderait les intérêts de l’ENI et la coopération anti-passeurs.

Cette triangulation européenne, relevait récemment un analyste de l’Institut Montaigne, « s’apparente plus à une addition d’intérêts parallèles qu’à une stratégie commune ». Faute d’une position unifiée, l’Union européenne peine à peser face aux agendas mieux hiérarchisés de Washington, Moscou ou Ankara.

Trois trajectoires de sortie de crise

Les scénarios évoqués dans les couloirs de Berlin III oscillent entre percée, gestion de l’impasse et retour aux armes. Celui de la percée suppose un alignement rarissime des intérêts américains et russes autour d’un gouvernement technique chargé de préparer le scrutin, suivi du retrait ordonné des forces étrangères. La seconde option, que privilégient la plupart des diplomates interrogés, entérine un statu quo dynamique : engagements verbaux en faveur d’élections, quelques avancées dans la réunification des institutions financières, mais maintien des dispositifs militaires extérieurs. Enfin, l’effondrement accompagnerait une rupture entre parrains extérieurs, ouvrant la voie à une nouvelle séquence de combats à proximité du « croissant pétrolier ».

À ce stade, ni Washington ni Moscou ne souhaitent assumer le coût politique et budgétaire d’une résolution totale, tandis que l’escalade ferait peser un risque immédiat sur les cours du brut et la sécurité maritime. L’équilibre demeure donc négatif, mais jugé moins onéreux qu’une victoire décisive ou qu’une défaite totale de l’un des camps.

Entre gestion du risque et fuite en avant

La Libye s’enfonce ainsi dans une temporalité paradoxale : chacun veut gagner du temps, nul ne veut en perdre. Les capitales étrangères privilégient le confinement à la pacification, posture qui stabilise les lignes de front sans répondre aux attentes d’une population libyenne lassée de l’économie de guerre. À Tripoli comme à Benghazi, les élites rentières profitent du statu quo pour consolider des réseaux de rente, tandis que la jeunesse se heurte au chômage et à l’inflation.

Dans les chancelleries, on estime que l’option d’une paix imparfaite reste préférable à l’incertitude d’une reprise des hostilités. Mais, comme le souligne un rapport d’International Crisis Group, « le temps qui empêche la guerre n’est pas forcément celui qui construit la paix ». À moins d’une volonté conjointe des parrains extérieurs de transformer leurs sphères d’influence en garanties de souveraineté, Berlin III risque davantage de prolonger la crise que de la résoudre, consacrant la Libye comme l’exemple même d’une mondialisation des conflits dont nul acteur ne souhaite véritablement hériter.