Libye : 20 morts en prison, l’ONU tire l’alarme

Enquête de l’ONU sur les décès en détention

Depuis Genève, la voix posée de Nada Al-Nashif a résonné comme un rappel urgent : vingt détenus libyens présumés opposants politiques ont perdu la vie entre mars 2024 et septembre 2025. Le siège feutré du Conseil des droits humains s’est soudain teinté de gravité.

La haute fonctionnaire des Nations unies a annoncé l’ouverture d’une enquête exhaustive. Les premières constatations évoquent des morts survenues derrière des portes closes, parfois après des transferts répétés entre centres de sécurité concurrents. Un voile de silence entoure encore les conditions exactes de ces disparitions.

Ce n’est pas la première fois que la Libye post-2011 est pointée du doigt. Mais la chronologie, précise, place les décès au cœur d’une période charnière où des pourparlers politiques tentaient d’aboutir à un mode de gouvernance unifié entre l’Est et l’Ouest.

Arrestations arbitraires et disparitions inquiétantes

Le rapport présenté devant la soixantième session détaille un catalogue d’arrestations arbitraires, d’exécutions extrajudiciaires et d’enlèvements. Dans plusieurs cas, les familles n’ont appris le sort de leur proche qu’à travers des vidéos diffusées sur des réseaux sociaux contrôlés par des groupes armés rivaux libyens locaux informels.

Une avocate de Tripoli, que nous appellerons Samira pour préserver sa sécurité, décrit un climat de « peur liquide ». « La frontière entre l’État et les milices est poreuse. Un mandat se signe, une porte claque, et la personne disparaît », confie-t-elle par téléphone depuis un cabinet improvisé chez elle.

Pour la délégation onusienne, l’absence d’un commandement militaire unifié favorise cette impunité. Entre la Tripoli côtière et Benghazi la martiale, les chaînes de commandement se chevauchent, rendant presque impossible l’identification rapide des auteurs directs d’un meurtre ou d’une disparition aux conséquences humaines encore plus lourdes.

Migrants : le cercle vicieux des violences

Les prisonniers libyens ne sont pas les seuls à subir ces abus. Le rapport fustige des violations « brutales et systématiques » contre les migrants d’Afrique subsaharienne. Eux, souvent invisibles, deviennent monnaie d’échange, forcés à travailler ou à appeler leur famille pour des rançons fixées par des passeurs sans scrupules.

À Zawiya, un jeune Guinéen rencontré lors d’une mission humanitaire se rappelle avoir été vendu trois fois en six mois. « Chaque camp portait un uniforme différent, pourtant la méthode restait la même : coups, isolement, menaces d’immersion en mer », raconte-t-il, encore tremblant devant le quai vide.

Vers une justice transitionnelle inclusive

Face à ce tableau sombre, le Bureau des droits humains à Tripoli tente une approche cousue main. Cinq prisons ont déjà été inspectées, juges et procureurs suivent des formations ciblées, tandis que des ateliers réunissent représentants de l’Est et de l’Ouest autour d’une justice réparatrice possible commune.

La participation des femmes à ces espaces est encore timide, même si la haute-commissaire adjointe y voit un « tournant à ne pas manquer ». Des ONG locales, dirigées par des juristes comme Hoda El-Said, plaident pour un quota féminin afin de crédibiliser tout futur mécanisme de suivi.

« Nous voulons être plus que des témoins », insiste la militante jointe à Benghazi. Selon elle, l’implication concrète des victimes, notamment des mères cherchant encore leurs fils, entraînerait une adhésion populaire à la réconciliation que ne peuvent obtenir ni décret ni aide étrangère durable seulement.

Voix féminines et jeunesse : clés d’une paix durable

La jeunesse libyenne, majoritairement née après 2000, n’a connu que l’instabilité. Pourtant, plusieurs collectifs numériques, souvent pilotés par de jeunes femmes, mobilisent humour et art pour documenter les abus. Leurs comptes Instagram cumulent des milliers de vues, brisant un mur de peur collective et donnant espoir neuf.

L’une d’elles, la photographe Aisha Mohamed, a transformé des uniformes militaires récupérés en vestes haute couture, exposées à Misrata en mai. « Chaque couture renferme une histoire qu’on tentait d’effacer », explique-t-elle, citant l’influence de créatrices africaines qui mêlent mémoire et modernité dans une Libye à recoudre patience.

Le rôle symbolique de l’adhésion à la CPI

Le Gouvernement d’unité nationale a récemment accepté la juridiction de la Cour pénale internationale pour la période 2011-2027. Pour Nada Al-Nashif, ce geste envoie « un signal de responsabilité ». Des juristes y voient aussi un outil diplomatique pour restaurer la confiance des investisseurs et des diasporas libyennes mobilisées.

Cependant, l’espace civique demeure fragile. Journalistes, blogueurs et avocats font l’objet de pressions accrues, selon le rapport remis à Genève. Les experts espèrent que l’Examen périodique universel prévu en novembre offrira une tribune sûre pour pousser de nouvelles mesures de protection et de suivi.

Une vigilance internationale nécessaire

Au-delà des institutions, la diaspora libyenne et les partenaires africains jouent un rôle d’alerte. Plusieurs capitales du Sahel ont vu naître des collectifs de soutien réunissant juristes, artistes et mères exilées. Leur message converge : sans inclusion des victimes, la transition risque de rester théorique et éphémère encore.

La Libye écrit donc une page incertaine, où chaque mort injustifiée résonne comme un rappel des promesses non tenues du printemps arabe. Mais la multiplication des initiatives citoyennes et l’implication des femmes laissent entrevoir, sous les décombres, le motif patient d’une paix tissée par toutes ensemble.