Le retour incomplet du Dieu Gou enflamme Cotonou

L’écho d’un atterrissage présidentiel

Le 27 juillet 2022, le président français Emmanuel Macron foulait le tarmac de Cotonou, accueilli par Patrice Talon pour une visite haute en symboles, destinée à dévoiler vingt-six trésors royaux revenus du Musée du Quai Branly après cent-vingt-neuf ans d’absence.

Les files s’étiraient autour du palais de la Marina ; familles, étudiants et créateurs venaient contempler un patrimoine longtemps confiné aux vitrines européennes, balayant les poncifs prétendant que les Africains seraient indifférents à leurs propres chefs-d’œuvre.

Seule ombre à la célébration, la France a maintenu à Paris la statue monumentale du Dieu Gou, divinité du fer et de la guerre, adulée par Picasso, Matisse et par le poète Guillaume Apollinaire, preuve de son influence dépassant les frontières béninoises.

Dieu Gou, symbole forgé dans le feu

Œuvre de l’artiste fon Akati Ekplékendo avant 1858, la sculpture mêle bois, fer martelé et clous de laiton, matériaux associant puissance mystique et virtuosité technique, rappelant que le royaume du Danhomè maîtrisait déjà une esthétique sophistiquée où l’art servait la diplomatie et le sacré.

Gou personnifie la forge, la guérison guerrière et l’énergie de création ; dans la cosmologie vaudou, il ouvre les chemins et protège les artisans, un rôle qui résonne aujourd’hui auprès des designers africains qui revendiquent un dialogue renouvelé entre tradition et innovation.

Son absence dans l’exposition du retour crée une tension esthétique : sans la pièce maîtresse, la narration historique paraît inachevée, et nombre de visiteurs formulent le vœu qu’elle rejoigne un jour les trônes royaux pour compléter le récit de la résistance dahoméenne.

Une diplomatie culturelle en mouvement

L’annonce improvisée par Emmanuel Macron à Ouagadougou en 2017 a déclenché le rapport Savoy-Sarr, prônant une restitution éthique des œuvres africaines ; deux ans plus tard, une loi française autorisait le transfert de propriété des vingt-six objets rendus au Bénin.

Pourtant, le Dieu Gou dépend d’un décret spécifique, le Louvre étant juridiquement distinct du quai Branly ; Paris plaide la nécessité d’approfondir la coopération scientifique avant tout nouvel envoi, tandis que Cotonou rappelle que la statue fut saisie comme trophée de guerre en 1892.

Des voix de la jeune génération de conservateurs français, cités par le juriste Vincent Négri, estiment désormais « entendu » le principe des restitutions ; beaucoup voient dans le Dieu Gou un futur ambassadeur itinérant, appelé à circuler entre Paris, Cotonou et les capitales régionales.

Une scénographie béninoise plébiscitée

L’exposition Art du Bénin, installée dans l’ancien palais présidentiel, a accueilli plus de 187 000 visiteurs lors des quarante premiers jours, soit un rythme supérieur à nombre de grandes rétrospectives parisiennes malgré les mesures sanitaires encore en vigueur.

Guides et médiatrices ont adapté leur discours, laissant place aux prières, chants et salutations adressés aux trônes royaux ; cette approche participative confirme la thèse d’Alpha Omar Konaré voulant « tuer le modèle du musée occidental » pour renouer avec les communautés locales.

En parallèle, quatre nouveaux musées, dont le futur MEARD d’Abomey, sortent de terre grâce à un financement conjoint de l’Agence française de développement et de l’Agence nationale béninoise du patrimoine, plaçant le secteur culturel au cœur d’un plan d’investissement de près d’un milliard d’euros.

Créateurs africains, héritiers du fer sacré

Des studios de Cotonou à Brazzaville, stylistes et joailliers puisent dans la légende de Gou pour réinventer textures martelées, teintes rouille et silhouettes protectrices ; la créatrice congolaise Anifa Mvuemba évoque « l’alchimie du métal » pour décrire sa dernière ligne de vestes structurées.

Chez le couturier béninois Kévin Okpara, des appliqués en fil de cuivre dessinent sur la soie les emblèmes du panthéon vaudou ; la collection, présentée lors de Dakar Fashion Week, souligne la possibilité d’un récit vestimentaire transfrontière, fédérant le public autour d’un patrimoine partagé.

Les écoles de design d’Abidjan et Pointe-Noire intègrent désormais des modules sur l’iconographie royale dahoméenne ; selon la sociologue de la mode Fanny Bourel, « l’objet restitué stimule l’imaginaire textile autant qu’il revalorise les filiations ancestrales, offrant aux jeunes créatrices une matière identitaire positive ».

Vers une éthique partagée du beau

Au-delà des crispations juridiques, la circulation contrôlée des œuvres ouvre la voie à des résidences croisées, mêlant conservateurs français, artistes béninois et étudiants congolais ; il s’agit moins de déplacer des trésors que de cocréer des récits nouveaux où chaque acteur trouve sa voix.

Le retour espéré du Dieu Gou incarne cette dynamique : une fois réinstallé à Abomey, le héros de métal pourrait voyager ponctuellement vers Paris, Lagos ou Brazzaville, rappelant que patrimoine et mode partagent un même ADN, fait de circulation, d’appropriations et de réinventions.

En attendant, la ferveur populaire autour des vingt-six trésors confirme une évidence : restituer n’est pas perdre, mais enrichir le regard global. Comme le formule la conservatrice Marie-Cécile Zinsou, « chaque pièce retrouvée agrandit l’espace de créativité africain ». Le défi est désormais collectif.

La création de doubles numériques haute définition, déjà amorcée par le musée du Quai Branly, permettra aux chercheurs congolais d’explorer les patines et techniques ancestrales à distance, tout en préparant des expositions virtuelles accessibles depuis un smartphone, outil phare de la génération Z africaine.

Parce que le futur se tisse dans le présent, chaque pixel compte.