Lagos Fashion Week, vitrine d’une Afrique responsable
Durant quatre jours effervescents, la Fashion Week de Lagos a fait de la métropole nigériane le laboratoire vibrant où passion, créativité et conscience environnementale dialoguent. Défilés, workshops et concerts ont animé la ville, confirmant l’appétit mondial pour un style africain pionnier.
Embrassant le thème « Sustainable Roots », l’édition 2024 a placé la durabilité au même rang que l’esthétique. Les organisateurs ont exigé que chaque maison détaille l’origine des fibres, le traitement des teintures et l’impact social de sa production.
Les chiffres parlent : selon le cabinet Euromonitor, le marché africain du prêt-à-porter pourrait atteindre 31 milliards de dollars en 2025. En misant sur la durabilité, Lagos espère capter une part substantielle de cette manne à venir.
Dans l’atelier d’Éki Kéré, le raphia remplace la dentelle
Dans le studio inondé de lumière d’Éki Kéré, les aiguilles courent sur une jupe en raphia indigo, teint à la noix de kola. Abasiekeme Ukanireh, fondatrice de la marque, assure que « chaque fibre raconte une histoire du Delta du Niger ».
La créatrice s’est inspirée des mariages d’Ikot Ekpene pour transformer parures nuptiales en silhouettes urbaines. Dentelle, perles et tulles traditionnels cèdent la place à du carton ciré, du lin local ou des boutons sculptés dans des coques de noix pour une allure résolument contemporaine.
Green Access : l’incubateur qui aiguise les consciences
Cette exigence de responsabilité est portée par Omoyemi Akerele, fondatrice de la Fashion Week et voix influente du secteur. Avec son programme Green Access lancé en 2018, elle accompagne vingt jeunes labels par an, du sourcing au merchandising, pour intégrer l’économie circulaire dès la planche de croquis.
« Le monde attend autre chose que des paillettes », explique-t-elle. « Notre singularité réside dans la capacité à relier artisanat ancestral et technologies propres ». Son discours séduit les investisseurs, tandis que des acheteurs européens réservent déjà des collections capsules labellisées Green Access.
Swapshop, la deuxième vie des garde-robes
Au-delà des podiums, Akerele mise sur la conscientisation du consommateur avec le Swapshop. Le principe est simple : apporter trois pièces encore portables et repartir avec autant d’articles sélectionnés, sans échange monétaire, dans une ambiance festive nourrie de DJ sets et d’ateliers upcycling.
Pour la commerçante Danielle Chukwuma, venue dénicher une veste wax vintage, l’expérience est libératrice. « Je renouvelle mon vestiaire sans culpabiliser », confie-t-elle, rappelant que la fast fashion produit 92 millions de tonnes de déchets textiles chaque année, selon l’ONU.
Les pionnières de l’éco-innovation textile
La conscience verte anime également Ria Ana Sejpa, créatrice indo-kényane derrière Lilabare. Sur le catwalk, ses 25 silhouettes aux teintes terreuses marient fibres d’ananas, feuille de bananier et marc de café, valorisés par un tannage à base d’argile sans chrome.
Même exigence chez la Nigériane Florentina Hertunba, qui transforme des chutes de aso-oke en fils réutilisés pour tisser des robes spectaculaires. Ses colis repartent dans des pochettes biodégradables parfumées au neem, clin d’œil à la pharmacopée locale et au zéro plastique.
Intissar Abdulahi, analyste environnementale basée à Nairobi, rappelle que la production de coton conventionnel engloutit 2 700 litres d’eau par T-shirt. « L’approche de Lagos montre qu’il est possible de desserrer cet étau hydrique sans sacrifier l’esthétique », estime-t-elle.
Diversité des corps, pouvoir des symboles
Au premier soir, la créatrice londonienne d’origine yoruba Kanyinsola Onalaja a ouvert le bal avec une collection inclusive du XS au 4XL. Ses robes perlées s’inspirent des scarifications nigérianes, recréées en broderies 3D sur un adiré revisité.
« La femme Onalaja est forte, résiliente, audacieuse », martèle la styliste de 33 ans, longtemps frustrée de ne pas trouver sa taille. Son message résonne dans la salle, portée par des mannequins seniors, rondes et handisport, ovationnées par le public.
Tapis rouges et identité assumée
Le rayonnement dépasse désormais le continent. Jennifer Hudson, Chloe Bailey ou encore Diana Ross ont foulé les tapis rouges américains en portant respectivement Onalaja ou Ugo Mozie. Les superstars de l’afrobeats, Tems et Burna Boy, arborent quant à eux des costumes d’Ozwald Boateng.
Cette visibilité n’entame pas l’esprit d’indépendance. « J’assume le chaos, la vitalité et la poésie de Lagos », sourit Onalaja. Sur les réseaux, le hashtag #OwnYourRoots cumule des millions de vues, preuve d’une jeunesse prête à porter fièrement ses origines.
Lagos 2025, laboratoire d’un futur couture
En annonçant déjà une édition 2025 axée sur le textile biosourcé et la neutralité carbone, la Fashion Week de Lagos confirme son avant-gardisme. La scène nigériane prouve qu’élégance, inclusion et responsabilité ne sont pas des tendances passagères mais la colonne vertébrale d’un futur désirable.
Parce que l’éthique se marie désormais aux paillettes, Lagos impose un récit africain qui inspire Paris, Milan et New York. Une invitation à regarder la mode au-delà des saisons : comme un levier de fierté, de création de valeur et de respect de la planète.
Les écoles de design de la ville s’adaptent déjà : l’Université de Lagos a inauguré un master en sciences des matériaux biosourcés, tandis que le Centre d’innovation Yaba met des imprimantes 3D à disposition des artisans pour limiter la gâche.










