Jeunes Soudanais: héroïnes d’une paix audacieuse

Une jeunesse en première ligne

Dans les camps poussiéreux qui bordent le Nil Blanc, Oyela, vingt-quatre ans, et Agnes, vingt-deux ans, ouvrent chaque matin une cahute transformée en centre d’écoute. Leur mission : transformer des vies brisées par les conflits en foyers d’espérance, en commençant par entendre les silences.

Les deux militantes, invitées par France 24 lors de la Journée internationale de la fille, incarnent une génération souda­naise qui refuse l’étiquette de victime. Dans leurs voix, riches d’accent bariolé, la détermination se mêle à la tendresse pour décrire le quotidien des déplacés.

L’urgence des mariages précoces

La guerre déplace familles et frontières, mais elle bouscule aussi l’âge auquel une enfant devient épouse. Agnes raconte avoir vu des camarades de classe échanger l’uniforme pour un voile nuptial avant même quinze ans, sacrifice imposé par la pauvreté et la peur de l’instabilité.

Chaque mariage précoce prive le pays d’une future médecin, ingénieure ou musicienne, rappelle-t-elle. Pour inverser la tendance, les activistes sillonnent les villages afin de convaincre les chefs communautaires et les parents que l’éducation d’une fille rapporte plus que sa dot immédiate.

L’école, un rempart fragile

Le gouvernement sud-soudanais a déclaré l’accès à l’école prioritaire, pourtant le chemin reste miné. Les salles de classe, parfois sous des arbres, manquent de bancs, de manuels et d’enseignants formés. Souvent, la faim pousse les élèves à troquer les cahiers contre quelques heures de travail.

«Quand une fillette tient un crayon, elle dépose le fusil», sourit Oyela, citant un slogan inscrit sur le tableau noir de son centre. Elle collecte uniformes usagés et lampes solaires pour que les devoirs se fassent même sous tente, prolongement symbolique d’une salle de cours.

Pour chaque élève revenue sous la paillote, les militantes forment un cercle de mentors : enseignantes retraitées, footballeurs locaux, mères commerçantes. Chacun offre un récit, une compétence, et surtout la preuve qu’on peut tracer son destin malgré les bourrasques d’une nation récente.

Soigner les traumatismes invisibles

La guerre laisse des éclats qui ne se voient pas. Agnes anime des ateliers d’art-thérapie où les enfants dessinent des rivières paisibles plutôt que des chars. Entre deux craies de couleur, elle introduit doucement le vocabulaire des émotions, langage trop longtemps censuré par le fracas.

Dans les groupes de parole, certaines mères confient avoir fui plusieurs fois, perdant maison, bétail, puis parfois un enfant. Oyela les accompagne vers les services médicaux et aide juridiques, rappelant que la reconstruction passe par la justice autant que par la compassion collective.

Un plaidoyer pour la solidarité mondiale

Invitées sur le plateau parisien, les deux jeunes femmes ont lancé un appel sans détour : «Ne détournez pas le regard». Elles craignent que la lassitude internationale relègue la paix sud-soudanaise en marge d’agendas plus médiatiques, alors même que chaque cessez-le-feu reste fragile.

Leurs mots s’adressent aussi aux diasporas africaines, invitées à investir dans des bourses scolaires ou des incubateurs locaux. «Notre avenir se construit en réseau», souligne Agnes, convaincue que le soutien technique vaut autant que les dons, car il pérennise les innovations nées au village.

Selon les Nations unies, plus de deux millions de Sud-Soudanais vivent encore hors de leurs frontières. Chaque retour, même provisoire, apporte une compétence rare, de la maintenance solaire à la rédaction de projet. Les activistes orchestrent ces passerelles pour accélérer l’autonomisation des communautés.

Cultiver l’espoir et le leadership

Pour Agnes, le leadership ne se décrète pas, il se jardine. Elle compare souvent son parcours à celui d’un sorgho semé en saison sèche : il faut patience, arrosage irrégulier, et un voisinage de plantes complémentaires. Son binôme Oyela se voit déjà tutrice de la prochaine génération.

Toutes deux militent pour que les adolescentes siègent aux comités de paix locaux. «Elles connaissent les chemins sûrs entre les villages», fait valoir Oyela, rappelant que la sécurité n’est pas qu’affaire d’armes mais de renseignements communautaires, souvent transmis de mère en fille lors des corvées d’eau.

Leur prochain objectif consiste à lancer une radio communautaire alimentée à l’énergie solaire. Le studio, assemblé dans un conteneur recyclé, diffusera cours, messages sanitaires et témoignages de réconciliation. Aux heures chaudes, les ondes transporteront chansons folkloriques, rappel constant d’une culture qui refuse de céder.

Dans leurs valises, au moment de quitter Paris, elles emportent promesses de partenariats et exemplaires d’une charte pour la protection des filles. À leur retour à Juba, les projecteurs s’éteindront peut-être, mais leur lumière intérieure continuera d’illuminer les sentiers vers une paix durable.

Des modèles pour tout le continent

Le parcours d’Oyela et d’Agnes résonne au-delà du Nil. Au Sénégal, en Ouganda ou au Congo-Brazzaville, des associations féminines citent désormais leurs campagnes comme référence, preuve que le leadership peut voyager, même lorsque les frontières restent difficiles.

À l’heure où le continent s’interroge sur son dividende démographique, leur message rappelle qu’investir dans les filles, c’est semer des graines de stabilité, d’innovation et de prospérité pour des décennies à venir.