Dans un secteur encore largement dominé par les hommes, une voix marocaine s’élève avec calme et conviction. Celle de Sofia Ghacham, ingénieure et chercheuse, qui refuse de voir l’intelligence artificielle se construire sans les femmes.
Pour elle, l’enjeu dépasse la simple parité. Il touche à la qualité même de la technologie que nos sociétés s’apprêtent à adopter pour les décennies à venir.
Une ingénieure forgée par les infrastructures critiques
Avant d’investir le champ de l’IA, Sofia Ghacham a passé deux décennies au cœur de systèmes exigeants : réseaux mobiles, infrastructures ferroviaires, environnements où l’erreur ne pardonne pas et où la rigueur prime sur l’effet d’annonce.
Cette trajectoire nourrit une vision pragmatique, presque exigeante, de l’innovation. « Une innovation utile est une innovation qui améliore génuinement les systèmes existants et répond à de véritables besoins sociétaux », confie-t-elle.
Loin des promesses spectaculaires, elle défend une technologie ancrée dans le réel. Une approche qui tranche avec l’emballement médiatique entourant souvent l’intelligence artificielle.
Naissance de Women in AI Morocco
Le déclic survient lors de sa participation à TechWomen, programme du Département d’État américain reliant les femmes des filières scientifiques à l’écosystème de la Silicon Valley. Une expérience fondatrice, autant qu’un révélateur.
De retour au Maroc, Sofia Ghacham mesure un manque criant : l’absence de réseaux, de mentorat et d’espaces dédiés aux femmes engagées dans l’intelligence artificielle. Un vide qu’elle décide de combler.
En 2025, elle lance le chapitre marocain de Women in AI. Trois objectifs structurent son action : sensibiliser aux opportunités du secteur, accompagner les carrières féminines et tisser des collaborations entre disciplines.
L’initiative s’inscrit dans une dynamique plus large, où des femmes africaines investissent les terrains de la tech avec ambition et lucidité. Une manière, aussi, de redéfinir les codes d’un domaine longtemps perçu comme inaccessible.
Le paradoxe marocain des talents féminins
Le Maroc ne manque pourtant pas de vocations. Les filières scientifiques et d’ingénierie comptent une forte présence féminine, signe d’un vivier riche et prometteur dès les bancs de l’université.
Mais le constat se complique au fil des parcours. La représentation des femmes décline nettement dans la recherche avancée, les fonctions de direction et les postes de leadership en intelligence artificielle.
Ce décrochage progressif interroge. Comment expliquer qu’autant de talents s’effacent au moment d’accéder aux responsabilités les plus déterminantes du secteur ?
Pour Sofia Ghacham, les causes sont identifiées. Elle pointe « les stéréotypes persistants, le manque de modèles et l’absence de politiques organisationnelles inclusives » comme principales barrières structurelles.
Quand l’inclusion devient une condition de l’innovation
L’argument de Sofia Ghacham ne relève pas seulement de la justice sociale. Il s’appuie sur une conviction technologique : une IA conçue par des profils homogènes reproduit, presque mécaniquement, les angles morts de ses concepteurs.
Intégrer les femmes ne serait donc pas une concession, mais une exigence de performance. « Intégrer pleinement les femmes dans cet écosystème n’est pas seulement une question d’égalité », souligne-t-elle, y voyant la clé d’une innovation plus juste.
Cette lecture déplace le débat. La diversité cesse d’être un simple impératif moral pour devenir un levier de compétitivité, capable de produire des systèmes plus représentatifs de la société qu’ils servent.
Dans un monde où l’IA façonnera l’éducation, la santé ou l’emploi, la question des regards qui la conçoivent devient centrale. Les absences d’aujourd’hui dessinent les biais de demain.
Un modèle inspirant pour l’Afrique des talents
Le combat de Sofia Ghacham résonne bien au-delà des frontières marocaines. Il fait écho aux aspirations de nombreuses jeunes femmes africaines, étudiantes ou professionnelles, en quête de repères dans un univers technologique en pleine effervescence.
En offrant des modèles concrets, Women in AI Morocco contribue à briser l’idée que l’IA serait un territoire réservé. Chaque parcours visible devient une invitation, une preuve que la place existe et se mérite.
Son message conjugue lucidité et espérance. Il rappelle que l’avenir technologique du continent se jouera aussi dans sa capacité à mobiliser toutes ses intelligences, sans en écarter la moitié.
À travers son engagement, Sofia Ghacham trace une voie où excellence scientifique et conviction se rejoignent. Une trajectoire qui inspire, et qui dessine les contours d’une IA plus humaine, plus inclusive, résolument africaine.










