Brazzaville fait vibrer la 12e édition du Fespam
Sous les ors feutrés du Palais des congrès, l’édition 2025 du Festival panafricain de musique a rappelé l’ampleur qu’a prise, depuis 1996, cette manifestation accueillie sous l’égide de l’Union africaine et soutenue par les autorités congolaises. L’enceinte brazzavilloise s’est muée, le 21 juillet, en caisse de résonance d’une mosaïque sonore où se croisent la rumba, le jazz mandingue ou encore le bikutsi. Sur une scène où se succèdent les générations, la présence de Clotaire Kimbolo opère comme un signe de permanence et d’élévation d’une mémoire collective que le public, debout, a célébrée avec ferveur.
Clotaire Kimbolo, miroir d’un demi-siècle de rumba
Apparu dès la première édition du Fespam, Kimbolo incarne une trajectoire artistique qui épouse celle de la nation congolaise. Formé dans les années 1970 auprès d’orchestres emblématiques, il a accompagné les mutations politiques et sociales du pays, prêtant sa voix aux rassemblements populaires comme aux cérémonies officielles. « Être à nouveau ici est un honneur », a-t-il confié, les traits marqués d’émotion, rappelant que sa fidélité au festival relève moins d’une fidélité personnelle que d’un « devoir de mémoire envers ceux qui ont préparé le terrain ». Le chanteur représente cette génération charnière qui a vu la rumba passer des bal poussière aux salles de concerts internationales, jusqu’à son inscription sur la liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO en 2021.
Au fil de tournées qui l’ont conduit de Lagos à Buenos Aires, Kimbolo a systématiquement convoqué l’hymne congolais, conférant à ses prestations une dimension diplomatique. Pour les observateurs, cette attitude s’inscrit dans le sillage d’une politique culturelle visant à valoriser le soft power congolais, en cohérence avec la diplomatie d’influence préconisée par la commission nationale pour la culture et les arts.
Patrimoine immatériel et enjeux de transmission
La place conférée à Kimbolo éclaire un des défis clefs que le Fespam prétend relever : la transmission intergénérationnelle. Pour l’artiste, « ne pas partager son répertoire équivaut à laisser se perdre une partie de nous-mêmes ». L’assertion prend un relief particulier dans un contexte où l’industrie musicale, souvent polarisée par les plateformes de streaming, privilégie la nouveauté au détriment de la mémoire. Le ministère en charge de la Culture a d’ailleurs initié, en marge du festival, un programme pilote de numérisation des archives sonores afin d’éviter qu’« à la disparition de l’artiste corresponde celle de l’œuvre ».
Kimbolo, qui a récemment codirigé un atelier destiné aux jeunes guitaristes, plaide pour un compagnonnage intensif : répétitions ouvertes, mise à disposition de partitions originales, mais aussi discussion sur les imaginaires véhiculés par la rumba. Sociologues et ethnomusicologues y voient un modèle de transmission plus horizontal que vertical, propre à renforcer le sentiment d’appartenance communautaire tout en laissant place à l’innovation.
Modernité, influences et diplomatie culturelle
Le vétéran n’en demeure pas moins vigilant face à ce qu’il nomme « la tentation centrifuge ». À ses yeux, la profusion des collaborations transcontinentales risque d’« édulcorer les signatures mélodiques qui font notre singularité ». Le constat, loin d’être un repli, interroge la capacité des scènes africaines à dialoguer sans se fondre. Si la rumba s’enrichit d’accords électroniques, il souhaite que la ligne de basse chaloupée, la polyrythmie et la langue lingala restent « le socle intangible ». Les programmateurs expliquent que cette préoccupation a guidé la sélection artistique : la moitié des concerts font coexister orchestres patrimoniaux et formations électro-afro, dessinant une modernité contrôlée plutôt qu’une rupture.
Dans le même mouvement, Brazzaville mise sur la culture comme outil d’influence positive. La présence de délégations diplomatiques issues d’une trentaine d’États et l’écho médiatique continental renforcent la lisibilité de la politique culturelle congolaise, articulée autour de la consolidation d’une identité plurielle et du dialogue des peuples. En cela, l’engagement de Kimbolo, entre archives vivantes et mentorat, épouse la stratégie d’ensemble et illustre le rôle du musicien comme acteur du développement social.
Une mémoire vivante vers un avenir partagé
Au terme d’une prestation qui confondait applaudissements du public et salut de ses pairs, Clotaire Kimbolo a réaffirmé que l’art demeure un vecteur de cohésion et un laboratoire de concorde. Sa trajectoire souligne que l’authenticité n’exclut pas l’évolution et que la transmission, loin d’être une posture muséale, constitue la condition même d’une création durable. Le Fespam 2025 s’achève ainsi sur la conviction que préserver les racines de la rumba congolais n’est pas un frein mais la garantie d’un futur fécond, ouvert aux dialogues avec l’Afrique et au-delà.










