Fespam 2024: La partition invisible de l’avenir

Un festival, miroir d’une diplomatie culturelle

En clôturant le Symposium international du Festival panafricain de musique, la ministre congolaise de l’Industrie culturelle, touristique, artistique et des loisirs, Marie-France Lydie Hélène Pongault, a rappelé que « préserver la musique africaine, c’est sauvegarder la mémoire sentimentale du continent » (déclaration de la ministre, 24 juillet 2024). L’événement, concentré mais dense, a réuni chercheurs, programmateurs et représentants institutionnels autour d’un constat partagé : la scène sonore africaine s’impose comme un pont symbolique entre les États et un ressort discret de leur influence. À Brazzaville, les ambassades ont suivi les débats avec attention, conscientes que chaque partition interprétée contribue à redessiner la géopolitique de la culture.

Numérisation et économie créative

Le virage numérique bouleverse le paradigme classique de diffusion musicale. Les plateformes d’écoute en continu, désormais dominantes, créent des opportunités de monétisation mais accentuent la concurrence mondiale. D’après l’Observatoire des industries culturelles africaines, les flux en ligne originaires du continent ont progressé de 24 % en 2023, alors que la rémunération moyenne par écoute demeure inférieure aux seuils pratiqués en Europe occidentale. Pour Mme Pongault, il s’agit d’« intégrer la musique dans des chaînes de valeur où ingénieurs du son, data analysts et juristes travaillent de concert afin d’extraire la rente intellectuelle qui nous échappe trop souvent ».

Protection des artistes et gouvernance

Le symposium a mis en exergue la fragilité juridique des créateurs. Entre absence de dépôts systématiques auprès des sociétés de gestion collective et piratage endémique, les pertes estimées dépasseraient 1 % du PIB culturel annuel du continent selon la CEA. La réponse congolaise se veut progressive : révision en cours du Code de la propriété littéraire et artistique, simplification du guichet unique pour les licences, constitution d’un fonds de soutien adossé au budget national. « Moderniser notre corpus législatif ne suffit pas, il faut un appareil de contrôle agile et des magistrats formés à la cybercontrefaçon », plaide Me Évariste Nzonzi, avocat spécialisé invité à Brazzaville.

Vers un patrimoine musical continental

La notion de patrimoine, jadis cantonnée au bâti, s’étend désormais aux expressions immatérielles. En ce sens, la démarche congolaise converge avec la Convention de l’Unesco de 2003, dont les mécanismes d’inscription protègent déjà des rythmes comme le mbalax sénégalais. Brazzaville ambitionne d’inscrire le rumba rock congolaise sur la liste représentative élargie, mobilisant chercheurs et archivistes pour documenter partitions, chorégraphies et témoignages. Par ce geste, le gouvernement entend simultanément sanctuariser une mémoire collective et attirer un tourisme culturel à forte valeur ajoutée.

Conjuguer mémoire et innovation

Le fil rouge du Fespam 2024 demeure la dialectique entre enracinement identitaire et projection vers l’avenir. La ministre l’a martelé : « Nous devons parler d’innovation sans renier nos racines ». À Brazzaville, des start-up locales ont présenté des solutions de blockchain pour tracer les droits d’auteur. Les doyens des orchestres mythiques, eux, ont plaidé pour la sauvegarde des bandes analogiques menacées par l’humidité équatoriale. Entre ces pôles, une génération de producteurs hybrides voit dans l’intelligence artificielle un adjuvant, non un substitut, pour recomposer polyrythmies et samples.

De la scène à la stratégie de développement

En définitive, la musique dépasse le registre du divertissement pour se positionner comme vecteur de diversification économique. La Banque africaine de développement chiffre à trois milliards de dollars le potentiel annuel des industries culturelles et créatives congolaises si l’écosystème se structure. L’État, dans le sillage du Plan national de développement 2022-2026, compte associer investisseurs privés et partenaires multilatéraux afin de transformer studios, écoles et circuits de distribution en chaînes de valeur complètes. La feuille de route insiste sur la formation, la fiscalité incitative et la diplomatie culturelle. En toile de fond, Brazzaville mise sur la musique pour forger une marque-pays capable de séduire capitaux et talents.

Une partition en chantier permanent

La 12ᵉ édition du Fespam refermée, le temps du bilan commence. Les actes du symposium, annoncés pour l’automne, devraient proposer un corpus de recommandations articulées autour de la gouvernance, de la transition numérique et de la valorisation patrimoniale. Les diplomates présents y voient un instrument de soft power, les économistes un moteur potentiel de croissance inclusive. Dans ce concert d’attentes, la République du Congo assure la direction d’orchestre, aspirant à transformer la polyphonie africaine en une symphonie durable.