Violences faites aux femmes à Brazzaville: une réalité
Derrière les statistiques et les messages de sensibilisation, des survivantes racontent encore la peur, le silence et un accès à la justice vécu comme incertain. À Brazzaville, ces récits cohabitent avec des dispositifs publics et associatifs qui tentent de mieux repérer et orienter les victimes.
« Ma fille est brisée. Parfois elle rit toute seule, parfois elle se renferme. Elle dit non à tout. » La mère de Merveille Mpiossi, nom modifié, décrit le quotidien d’une enfant de dix ans, installée au quartier Château d’Eau, dans le 1er arrondissement de Brazzaville.
Témoignage: une enfant, un traumatisme durable
Selon sa mère, les faits remontent à 2022, une période où elle s’absentait régulièrement pour des activités de subsistance. C’est durant ces moments que le mari aurait agressé sexuellement la fillette à plusieurs reprises. L’enfant, dit-elle, aurait été menacée de mort si elle parlait.
Toujours d’après ce témoignage, ce sont des complications médicales graves qui alertent la famille. À l’hôpital, la fillette est présentée comme victime de viols répétés. L’auteur présumé est interpellé, mais la procédure n’aboutit pas et il est remis en liberté moins d’un an après l’arrestation.
« On nous a expliqué qu’il manquait la présence du père biologique de l’enfant, qui a refusé de se présenter au parquet », affirme la mère. Dans ce récit, l’absence de comparution bloque la suite, laissant la famille avec un sentiment d’inachevé et une douleur qui ne se referme pas.
Santé, école, dignité: les effets visibles des VBG
Aujourd’hui, la mère évoque des troubles persistants chez sa fille: refus de s’alimenter, crises de colère, rires incontrôlés et infections récurrentes. La scolarité est interrompue. « À l’école, elle était victime de moqueries. Elle ne supportait plus », confie-t-elle, décrivant une exclusion progressive.
Ce type de trajectoire rappelle que la violence ne s’arrête pas au moment des faits. Elle s’étire dans le corps, la famille, la classe, et dans la façon dont un quartier regarde. Pour les proches, l’enjeu devient aussi d’obtenir des soins, une écoute, et une protection effective.
Chiffres PNLVF 2024-2025: hausse des cas déclarés
Le Programme national de lutte contre les violences faites aux femmes (PNLVF), rattaché au ministère de la Promotion de la Femme, rapporte des données centrées sur Brazzaville. En 2024, 298 cas y sont enregistrés: 35 violences sexuelles, 76 violences économiques et 88 violences physiques (PNLVF).
En 2025, sur les trois premiers trimestres, le PNLVF indique 367 cas au total, dont 38 violences sexuelles, 66 violences conjugales et 24 cas de violences contre les veuves (PNLVF). Ces chiffres, issus de déclarations et de remontées, traduisent aussi une meilleure visibilité des situations signalées.
Collecte des données: un dispositif en structuration
Pour Henri Simphorien Ikonga, chef de Service de la Planification, du Suivi et évaluation au PNLVF, les chiffres disponibles ne reflètent qu’une grande ville. « Si tous les départements à travers les réseaux départementaux de lutte contre les VBG et les antennes étaient opérationnels, les données seraient beaucoup plus élevées », explique-t-il (PNLVF).
Le responsable décrit un programme en structuration, sans siège pleinement fonctionnel ni budget opérationnel stable. Il souligne aussi les difficultés de coordination. « Nous transmettons les dossiers, mais obtenir un retour du parquet ou de la police judiciaire relève du parcours du combattant », déplore Henri Simphorien Ikonga (PNLVF).
Associations à Brazzaville: l’alerte au plus près
Sur le terrain, l’association KAANI Assistance affirme avoir enregistré 123 cas de viols depuis le début de l’année 2025 dans l’arrondissement 2 Bacongo, à Brazzaville. Les données qu’elle présente montrent une prédominance chez les jeunes de 15 à 24 ans, avec 36 cas dans cette tranche d’âge.
Sa présidente, Luc Bénédicte Gangoue, juge la situation préoccupante, malgré les actions de sensibilisation et de prise en charge menées dans le cadre de la lutte contre les violences basées sur le genre. Pour elle, la répétition des signalements dit autant la persistance des faits que la nécessité d’un accompagnement continu.
Loi Mouebara: un cadre clair, un défi d’application
Le texte évoque la loi Mouebara, présentée comme un socle important: « la criminalisation du viol et des violences sexuelles, la protection juridique et psychosociale des victimes, le devoir d’enquête rapide des services judiciaires, la lutte contre l’impunité et la prise en charge médicale obligatoire ».
Dans les récits et retours d’acteurs, le décalage se joue souvent dans la mise en mouvement: peur du rejet familial, dépendance économique, pression sociale, et suivi judiciaire jugé irrégulier. Ces freins, additionnés, peuvent pousser certaines victimes à se taire ou à renoncer aux démarches.
À Brazzaville, coordonner la réponse et restaurer la confiance
Le tableau dessiné par les données et les témoignages ne se résume ni à la statistique ni au fait divers. Il parle d’un enjeu de protection et de santé publique, mais aussi de confiance: confiance dans l’écoute, dans la discrétion, et dans la continuité des procédures une fois la plainte déposée.
Dans cette dynamique, l’action conjointe des services publics, du PNLVF et des associations apparaît centrale: repérer, orienter, documenter, puis suivre. Car derrière chaque dossier transmis, il y a un corps, une famille, une scolarité à sauver, et une dignité à reconstruire.










