Casablanca inaugure un havre pour la santé mentale

Un projet royal au cœur de la santé mentale

À Dar Bouazza, dans la périphérie ouest de Casablanca, le roi Mohammed VI a donné le premier coup de pioche d’un établissement régional inédit dédié à la réhabilitation psychosociale. D’emblée, le geste inscrit la santé mentale dans les priorités publiques, longtemps reléguées à l’ombre.

Financé à hauteur de 33 millions de dollars par la Fondation Mohammed V pour la Solidarité, le chantier illustre une approche qui conjugue action sociale, performance médicale et engagement royal. Le Maroc conforte ainsi son ambition de garantir une prise en charge globale, au-delà du strict soin hospitalier.

Selon des psychiatres de l’hôpital Ibn Rochd, près d’un Marocain sur six vivrait un trouble psychique au cours de sa vie. La structure casablancaise vient donc combler un vide, puisque moins de 350 lits de psychiatrie publique sont aujourd’hui disponibles pour toute la région économique.

Pour le Dr Kenza El Harrak, membre de l’Association marocaine de psychiatrie, « l’annonce royale confère à la maladie mentale la même légitimité que les pathologies somatiques ». L’experte se réjouit d’un signal fort adressé aux familles, encore souvent prisonnières de la stigmatisation et du silence qui entoure ces souffrances invisibles.

Infrastructure pensée pour la dignité

Le futur complexe s’étendra sur huit hectares, un espace presque bucolique bordé d’eucalyptus et de dunes. L’architecture privilégie la lumière naturelle, les patios ouverts et des circulations fluides, afin de rompre avec l’image carcérale associée, à tort, aux anciens asiles.

Un centre résidentiel de 396 lits, dont 84 réservés aux femmes, formera le cœur de l’infrastructure. Chaque chambre, de trois lits au maximum, disposera d’une salle d’eau, d’espaces de rangement personnels et d’une vue sur le jardin thérapeutique, conçu par des hortithérapeutes marocains.

Un pavillon sera dédié aux ateliers occupationnels : peinture, musique, théâtre, couture ou coiffure. Ces disciplines ne sont pas un simple divertissement, rappelle le pédagogue Abdelaziz Azrou, mais « un levier scientifique reconnu pour restaurer la motivation, la motricité fine et la confiance » des patients en rémission progressive.

Le complexe rassemblera aussi une unité de soins somatiques, des cabinets de dentisterie et un plateau sportif. Une ferme pédagogique permettra aux résidents de cultiver légumes et herbes aromatiques, une activité qui, selon l’Organisation mondiale de la Santé, réduit l’anxiété et stabilise l’humeur.

Reconstruire l’estime et les compétences

Le programme de réhabilitation misera sur des thérapies cognitives et comportementales, combinées à des formations qualifiantes. Les patients apprendront la bureautique, la cuisine professionnelle ou la maintenance informatique, dans l’objectif d’obtenir un certificat reconnu par l’Office de la formation professionnelle marocain et ainsi faciliter leur retour en emploi.

Une cellule d’orientation accompagnera également les familles, souvent démunies face au handicap psychique. Elle les informera sur les droits existants et sur les dispositifs de microcrédit ou de coopératives sociales, appelés à devenir un tremplin pour l’inclusion économique dans les années à venir aussi.

La dimension genre n’est pas oubliée : un espace sécurisé proposera un suivi psychotraumatologique aux femmes victimes de violences. « Nos patientes doivent pouvoir parler sans crainte », insiste la psychologue Samira Boujou, qui évoque déjà un partenariat avec l’association Solidarité Féminine pour des ateliers d’autodéfense et d’autonomie financière adaptés localement.

Au-delà de la clinique, la Fondation prévoit de financer des recherches sur l’impact socio-économique de la réhabilitation. Les données récoltées serviront à plaider auprès des collectivités pour la création d’emplois protégés et pour l’extension du dispositif à d’autres régions du Royaume à moyen terme également.

Un modèle régional d’inclusion

Le Maroc suit ainsi la dynamique mondiale qui reconnaît la santé mentale comme un pilier du développement durable. En Afrique du Sud, au Rwanda ou au Kenya, des centres similaires ont déjà montré qu’un dollar investi rapporte jusqu’à cinq dollars en productivité retrouvée pour les communautés.

Casablanca espère devenir une référence régionale, capable d’accueillir des soignants venus se former de Mauritanie ou de Côte d’Ivoire. Le ministère de la Santé prépare déjà un cursus diplômant en réhabilitation psychosociale, inspiré par les standards de l’Organisation mondiale de la Santé, à l’horizon de 2025 probablement.

Pour la sociologue Ghita Kabbaj, cette stratégie illustre « le passage d’une culture de l’enfermement à une culture de l’inclusion ». Elle souligne que la communalisation des soins, associée à la formation continue des acteurs locaux, renforcera la cohésion sociale et la solidarité intergénérationnelle dans les quartiers populaires également visés.

Lorsque les premiers patients franchiront les portes, en 2026, le centre marquera peut-être un tournant continental. Mais l’enjeu sera aussi de maintenir, sur la durée, des financements pérennes et un personnel formé, pour que l’espoir de réinsertion se transforme en réalité quotidienne pour tous les concernés.

La Fondation rappelle qu’elle publiera chaque année un rapport d’impact public, afin d’installer la transparence. Cette démarche, saluée par l’économiste Soufiane Alaoui, « ouvre la voie à de nouveaux partenariats privés et à la mobilisation de la diaspora marocaine pour soutenir les futures extensions ».