Brazzaville voit la vie en rose
À Brazzaville, l’aube du 19 octobre a résonné d’un battement rose. Des rives du fleuve aux avenues ombragées, les joggeurs, médecins et mamans revêtaient un même tee-shirt fuchsia. Le message, simple et vibrant, s’étalait sur les dos : « Tous unis contre le cancer ».
Orchestrée par le ministère de la Santé, l’Organisation mondiale de la santé et la société civile, la Marche Rose est devenue un rituel d’octobre. Au-delà du symbole, elle lance chaque année une offensive collective pour rappeler qu’un sein examiné à temps peut sauver une famille.
Cette édition 2023 a vu des pas déterminés battre le pavé du boulevard Denis-Sassou-Nguesso jusqu’au stade Alphonse-Massamba-Débat, transformant la chaussée en ruban vivant. Les slogans scandés, mêlés aux sifflets d’encouragement, ressemblaient à un souffle unique porté par l’espérance plutôt que la crainte.
Dépistage précoce : un réflexe vital
Au terme de la marche, le Dr Vincent Dossou Sodjinou, représentant de l’OMS-Congo, a martelé que « l’autopalpation du sein peut constituer une méthode majeure de suspicion des cancers ». Pour lui, chaque paume posée régulièrement sur la poitrine équivaut à un premier diagnostic.
Dans les quartiers périphériques, des sages-femmes formées sillonnent déjà ruelles et marchés pour montrer le geste. Elles posent un mannequin en silicone sur une table en bois, invitent les passantes à répéter les mouvements circulaires, puis expliquent comment repérer une boule suspecte sous la peau.
Cette pédagogie se double d’unités mobiles de radiologie. À Brazzaville comme à Pointe-Noire, des camions équipés de mammographes stationnent près des dispensaires. L’examen dure dix minutes, coûte moins qu’une séance de coiffure, et permet de déceler une tumeur avant l’apparition de la moindre douleur.
La science et la communauté main dans la main
La Pre Judith Nsondé Malanda, directrice du Programme national de lutte contre le cancer, confie que des cas surgissent désormais « dès 17 ans, un signal d’alarme pour les mères et leurs filles ». Son équipe compile chaque clinique, chaque diagnostic, pour affiner la cartographie nationale.
Cette base de données nourrit ensuite les protocoles de soins, du plateau technique de Talangaï aux centres régionaux plus modestes. Des chimio-thérapeutes congolais, formés à Dakar et Paris, y ajustent les dosages en fonction des profils génétiques recensés, gage d’une médecine personnalisée et rassurante.
Pour épauler les médecins, les associations féminines multiplient ateliers de nutrition et groupes de parole. Les survivantes racontent leur parcours, détaillent la chute des cheveux, la reconstruction, l’élan de solidarité qui les a portées. Cette parole libérée transforme la peur en savoir, le désarroi en courage.
Des chiffres qui éveillent les consciences
Dans le monde, plus de 2,3 millions de nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année selon l’OMS. Au Congo, les registres hospitaliers évoquent près de 1500 cas annuels, mais les spécialistes soupçonnent un nombre supérieur en raison d’une sous-déclaration persistante en zones rurales.
Judith Nsondé Malanda résume : « Chaque tumeur identifiée tôt, c’est une famille préservée ». Une étude menée sur 300 patientes à l’hôpital de Makélékélé montre qu’un diagnostic en phase I affiche 90 % de survie à cinq ans, contre 20 % en phase IV.
Le coût reste pourtant l’obstacle majeur. Une cure de chimiothérapie standard avoisine 350 000 francs CFA, soit l’équivalent de six mois de salaire minimum. D’où l’importance, rappelle François Libama, « d’investir dans la prévention plutôt que dans des traitements lourds et économiquement épuisants ».
Vers 2030 : un cap national
L’objectif inscrit dans les ODD est clair : réduire la mortalité par cancer de 25 % d’ici 2030. « Le Congo en a les moyens si chacun fait sa part », assure la professeure. Le ministère planche sur un plan décennal mariant dépistage massif, accès aux soins et recherche locale.
À court terme, le projet prioritaire consiste à installer une mammographie numérique dans chaque chef-lieu départemental. Le financement croisé entre État, partenaires techniques et mécènes de la diaspora devrait être finalisé avant le prochain budget. L’enjeu est autant sanitaire qu’économique pour les communautés.
Parallèlement, une application mobile baptisée Nzoto-Check est en phase pilote. Elle guide pas à pas l’autopalpation grâce à des images 3D et dirige ensuite l’utilisatrice vers l’unité de dépistage la plus proche. Ses développeurs congolais entendent lever des fonds pour l’étendre à toute l’Afrique centrale.
Le mouvement Octobre Rose dépasse désormais le simple mois d’octobre. Des clubs de marche continuent la démarche sportive chaque samedi, entonnant les mêmes chansons d’espoir. Dans les lycées, les infirmières scolaires organisent des séances d’enseignement des « gestes roses » durant les cours de biologie.
À l’ombre des arbres du stade, une bénévole murmurait : « Notre sueur d’aujourd’hui est la larme évitée demain ». Ce slogan improvisé résume l’esprit qui, de la capitale aux villages enclavés, rapproche scientifiques, citoyens et autorités dans une croisade sereine contre le cancer du sein.










