Bola Tinubu : le pari fou d’un PIB quadruplé

Contexte économique nigérian

Portée par plus de 220 millions d’habitants, l’économie nigériane demeure la plus grande d’Afrique, mais sa croissance moyenne ne dépasse plus 2 % depuis 2016, soit à peine le rythme démographique. Le recul du revenu par habitant nourrit un mécontentement social tangible.

La dépendance aux hydrocarbures, qui représentent environ 80 % des recettes en devises, expose Abuja aux chocs de prix. Les pénuries d’énergie, l’insécurité et la faiblesse des infrastructures freinent l’industrialisation, rappellent les analystes de la Banque mondiale.

Une feuille de route présidentielle ambitieuse

Le chef de l’État a fixé un cap de 7 % de croissance dès 2027 et un PIB multiplié par quatre en 2030, ce qui impliquerait une accélération inédite. « Nous devons penser large », affirme Bola Tinubu, invoquant le potentiel de la jeunesse nigériane.

Le plan prévoit une réforme fiscale, la fin des subventions jugées inefficaces et un investissement massif dans la productivité agricole. La présidence anticipe la création de quinze millions d’emplois en sept ans, un chiffre encore non corroboré par des études indépendantes.

Énergie et infrastructures, nerfs de la guerre

Sans surplus électrique fiable, pas de décollage industriel. Abuja veut faire passer la capacité installée de 5 à 15 GW d’ici 2028, grâce au gaz domestique, au solaire à grande échelle et à la modernisation du réseau de transmission, sous financement public-privé.

Le chantier des transports est tout aussi vital : l’extension du corridor ferroviaire Lagos-Kano, la remise à niveau des ports et l’achèvement de routes fédérales stratégiques doivent réduire les coûts logistiques de près de 30 %, selon le ministère des Travaux publics.

Diversifier au-delà du pétrole

Le gouvernement privilégie quatre filières : agro-industrie, mines, numérique et industrie manufacturière légère. L’or, le lithium et le fer pourraient générer 5 milliards de dollars d’exportations d’ici 2027, estime la Nigerian Mining Association.

Dans le numérique, Lagos reste la capitale africaine du capital-risque. Les allègements fiscaux pour les start-ups, contenus dans le Nigeria Startup Act, visent à multiplier par deux les levées de fonds annuelles, qui ont atteint 1,2 milliard de dollars en 2022.

Sortir des millions de la pauvreté

Plus de 60 % des Nigérians survivent avec moins de 2,15 dollars par jour. Le plan présidentiel parie sur des transferts monétaires ciblés et un filet social digitalisé pour toucher vingt millions de ménages vulnérables.

« La croissance ne suffit pas ; elle doit être inclusive », rappelle la sociologue Ifeoma Okoye. Les autorités promettent de consacrer 2 % du PIB aux programmes de santé et d’éducation primaire, un objectif qui nécessitera une discipline budgétaire inédite.

La communauté financière reste prudente

Le FMI salue la volonté de libéraliser le marché des changes, mais souligne la nécessité d’une inflation ramenée en dessous de 10 % pour attirer un afflux durable de capitaux. Elle avoisinait 22 % en juin, érodant le pouvoir d’achat.

Les agences de notation exigent des garanties sur la soutenabilité de la dette, qui approche 40 % du PIB mais pourrait grimper si les recettes pétrolières déçoivent. Moody’s évoque un « pari osé » mais reconnaît un « potentiel de rebond significatif ».

Risques macroéconomiques à contenir

La suppression des subventions sur le carburant, effective depuis mai, a renchéri les coûts de transport et exacerbé l’inflation alimentaire. Le gouvernement mise sur un ciblage budgétaire pour neutraliser l’impact social tout en libérant 5 milliards de dollars par an.

La volatilité du naira demeure un facteur d’incertitude. La Banque centrale a adopté un régime de change plus flexible, mais les réserves de change, proches de 34 milliards de dollars, restent modestes face aux besoins d’importations de machines et de médicaments.

États fédérés et capitaines d’industrie mobilisés

La réussite du programme dépendra des 36 États fédérés, chargés de créer des zones économiques spéciales et de simplifier l’obtention de titres fonciers. Des gouverneurs, comme celui du Kaduna, promettent un guichet unique pour les investisseurs.

Du côté privé, le conglomérat Dangote inaugure cette année une raffinerie capable de traiter 650 000 barils par jour. « Nous voulons substituer la production locale aux importations », explique son PDG, Aliko Dangote, soulignant l’effet d’entraînement anticipé sur les PMI.

Cap sur 2030, entre volontarisme et réalités

Quadrupler le PIB en sept ans supposerait une croissance moyenne supérieure à 14 %, sauf forte dévaluation. La barre est haute, mais le discours de mobilisation peut catalyser des réformes trop longtemps différées.

« Le Nigéria doit capitaliser sur sa démographie plutôt que d’en être victime », résume le professeur Adeola Ogunshola. Le verdict dépendra de la capacité du pouvoir à maintenir la cohésion politique tout en déroulant, sur le terrain, ses promesses de transformation.