De la douleur à l’engagement
Janvier 1997, banlieue d’Alger. Amine, dix ans à peine majeur, est emmené sans explication par des hommes en uniforme. Pour sa mère, Nassera Dutour, ce rapt marque l’entrée brutale dans la tragédie des disparitions forcées qui a endeuillé l’Algérie des années 1990.
Au lieu de se réfugier dans le deuil, elle sillonne aussitôt commissariats et casernes, exigeant des réponses. Rapidement, elle comprend que son drame n’est pas isolé. La douleur individuelle se transforme en un appel collectif : briser la peur et faire surgir la vérité.
En 1998, elle fonde SOS Disparus, puis, un an plus tard, le Collectif des familles de disparus en Algérie. Portée par « le devoir de mémoire », elle documente chaque cas, convaincue que nommer les absents est le premier pas vers la justice.
SOS Disparus, un rempart citoyen
Chaque mercredi, sur la place de la Concorde à Alger, quelques mères agitent encore les portraits de leurs fils. Le rassemblement, jadis massif, tient aujourd’hui dans un carré de silence. Pourtant, cette persévérance hebdomadaire témoigne qu’aucune intimidation n’a réussi à clore le dossier.
Dans un petit bureau du centre-ville, des bénévoles trient les dossiers, rédigent des plaintes, guident les familles à travers le labyrinthe juridique. Plus de 5 400 cas sont répertoriés, autant de vies suspendues. « Notre arme, c’est le papier », résume une juriste du collectif.
Hors des frontières, SOS Disparus tire aussi la sonnette d’alarme. Auditions à Genève, mémos au Parlement européen, campagnes sur les réseaux : la voix des familles traverse les couloirs diplomatiques pour rappeler que la paix durable exige vérité, justice et réparation.
Obstacles politiques persistants
Malgré les appels, l’État algérien maintient la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, qui amnistie les crimes commis durant la décennie noire. Le texte interdit même d’évoquer publiquement les disparitions, assimilant la quête de vérité à une menace pour l’ordre.
Dans les commissariats, les plaintes se perdent dans des tiroirs verrouillés. L’accès aux archives reste bloqué. Cette opacité nourrit le sentiment d’injustice éprouvé par les proches, mais elle consolide également leur détermination : sans transparence, aucune réconciliation ne peut être sincère.
Vingt-cinq ans après les faits, la société algérienne oscille entre lassitude et résilience. Beaucoup redoutent de rouvrir des plaies encore vives. Les défenseurs des droits humains, eux, rappellent qu’étouffer le passé crée toujours de nouvelles frustrations susceptibles de fragiliser le fragile équilibre actuel.
Un refoulement qui interroge le droit
Le 30 juillet 2025, à l’aéroport Houari Boumédiène, Nassera Dutour est retenue plusieurs heures avant d’être réexpédiée vers Paris. Son passeport lui est rendu dans l’avion, accompagné d’un simple procès-verbal de refoulement, sans motif clair ni possibilité de recours immédiat.
La militante invoque l’article 12.4 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui garantit à tout citoyen le droit d’entrer dans son pays. « On peut refouler des humains, mais pas la vérité », insiste-t-elle, dénonçant une mesure autant symbolique qu’illégale.
Un recours a été déposé devant les juridictions algériennes, soutenu par la Fédération internationale des droits humains et l’Organisation mondiale contre la torture. Au-delà du cas individuel, les avocats espèrent créer un précédent pour protéger les défenseurs des droits menacés d’expulsion.
La scène internationale en soutien
À Genève, les experts de l’ONU rappellent régulièrement que les disparitions forcées sont imprescriptibles. Les prises de parole de SOS Disparus nourrissent les rapports officiels et entretiennent la pression diplomatique, rendant plus coûteux politiquement le maintien du silence.
Des artistes, chercheurs et journalistes de la diaspora algérienne relaient aussi les témoignages. Expositions, podcasts et projections itinérantes font circuler les visages des disparus de Marseille à Montréal. Cette coalition informelle démontre que la mémoire peut franchir les frontières que dressent les administrations.
Vers une réconciliation authentique
Pour Nassera Dutour, la sortie de crise passe par une commission vérité réellement indépendante, dotée de pouvoirs d’enquête et ouverte à la participation citoyenne. Nommer les responsables, consigner les témoignages et reconnaître officiellement les souffrances sont, selon elle, des préalables indispensables.
Elle plaide également pour des réparations intégrales : indemnisations matérielles, soutien psychologique, mais aussi monuments, stèles et journées commémoratives. Inscrire ces absences dans l’espace public reviendrait à rendre aux familles une part de leur dignité et à prémunir la société contre l’oubli.
La jeune génération, souvent décrite comme désenchantée, pourrait devenir un moteur. Nombre d’étudiants interrogent l’histoire familiale et refusent le tabou. Nassera Dutour y voit une promesse : « Tant qu’un seul étudiant brandira une photo, Amine et les autres continueront de vivre dans nos mémoires ».
Parallèlement, artistes et développeurs conçoivent des archives numériques interactives où documents, cartes et voix se croisent. Ces plateformes, accessibles depuis un téléphone, donnent aux familles un espace pour raconter, mais aussi aux chercheurs un matériau précieux pour écrire l’histoire collective.
Le combat de Nassera Dutour rappelle que la mémoire est une ressource entêtée : plus on la contraint, plus elle grandit. Dans l’Algérie d’aujourd’hui, elle tisse un futur qui refuse l’amnésie.










