Abuja, carrefour de la création africaine
Du 5 au 7 décembre 2025, la capitale fédérale nigériane a changé de visage. Entre lumières, installations éphémères et foules multicolores, Abuja a célébré la cinquième édition du Beeta Arts Festival, rendez-vous panafricain devenu culte pour les amoureux de création.
Au cœur de l’Abuja Continental Hotel, mais aussi dans des galeries partenaires, le festival a accueilli artistes, curieux et professionnels venus de plus de vingt pays. L’élan a été porté par l’actrice et productrice Bikiya Graham-Douglas, visionnaire à l’origine du projet.
Connected Voices : pluralité des récits
Connected Voices, thème retenu, résonnait comme un manifeste. Il s’agissait de faire circuler récits, langues et esthétiques pour mieux raconter l’Afrique d’aujourd’hui, multiple et dynamique. L’ambiance invitait à l’échange plutôt qu’à la compétition.
Cette volonté s’est traduite par une programmation kaléidoscopique mêlant théâtre, cinéma, musique, littérature, mode et artisanat. Les barrières disciplinaires se sont effacées, laissant place à des collaborations hybrides où performance, exposition et conversation s’imbriquaient naturellement.
Théâtre : identités en scène
Le théâtre, matrice historique du BAF, a occupé les scènes dès l’aube. Sous la direction artistique d’Ola Rotimi Fakunle, figure respectée du plateau nigérian, les pièces ont interrogé héritages coloniaux, urbanité galopante et quêtes identitaires.
Les comédiens Ivie Okujaiye, Habiba Zock-Sock, Goodness Emmanuel et Tony Edet ont déployé une présence magnétique. Entre slam, chant et jeu physique, leurs performances ont rappelé que la scène africaine reste un espace de revendication autant que de poésie.
Cinéma africain en mouvement
La section cinéma a surpris par son ampleur. Courts et longs métrages, souvent autoproduits, arrivaient du Nigeria, du Kenya, d’Afrique du Sud, du Maroc, de Tunisie ou du Burkina Faso. Les voix émergentes prenaient l’écran d’assaut avec audace et minimalisme assumé.
Un focus particulier a mis en lumière les alumni de la Multichoice Talent Factory. Le public a découvert des films aux sujets éclectiques : migrations intérieures, romance queer, satire politique et écofictions, preuve de la maturité narrative du continent.
Musiques et nuits électriques d’Abuja
À la nuit tombée, les platines prennent le relais. DJ résidents d’Abuja, producteurs ghanéens et collectifs kényans se succèdent. Le rappeur Muna Abi, nouvelle sensation de Jos, ose un mélange Hausa-trap qui fait danser diplomates, étudiants et critiques dans un même souffle.
Les programmateurs revendiquent une approche décoloniale du live : mixer kuduro angolais et gqom sud-africain dans la même session rappelle que les frontières musicales sont construites. Les danseurs improvisent des pas mêlant azonto, shaku-shaku et rumba congolaise.
Entre deux concerts, performances de danse contemporaine et projections-mapping transforment les coursives de l’hôtel en club à ciel ouvert. L’atmosphère reste inclusive : tout le monde, badge ou non, peut se laisser entraîner dans ce tourbillon polyrythmique.
Marché lifestyle et entrepreneuriat féminin
Le jour, un vaste market & lifestyle occupe les jardins. Stands de textiles teints à l’indigo, cosmétiques à l’huile de baobab, sacs upcyclés et mobilier en rotin racontent un artisanat résolument vert. Les créatrices y testent des prototypes en interaction continue avec le public.
Grâce au programme #HerAFCFTA porté par le PNUD, plusieurs femmes entrepreneures bénéficient de mentors et de débouchés intrarégionaux. L’atelier de pitch improvisé sous la tente principale réunit investisseurs, designers et responsables d’incubateurs venus de Cotonou, Kigali et Brazzaville.
Des tables rondes sur les droits d’auteur numériques soulignent l’urgence d’outils panafricains. Juristes de Lomé, développeurs de Nairobi et collectifs de kiné des média congolais convergent vers une idée : mutualiser infrastructures et modèles économiques pour sécuriser les revenus des créateurs.
Lettres et pensées partagées
Côté littérature, des cercles de lecture s’improvisent autour de textes d’auteurs comme Ayòbámi Adébáyò ou Alain Mabanckou. Les discussions glissent du choix des langues à la place de l’humour, révélant que l’écrit demeure un laboratoire identitaire partagé.
Dialogues à impact social
Le BAF ne se contente pas de divertir. En collaboration avec ONU Femmes et la Dorothy Njemanze Foundation, des Social Impact Dialogues abordent les violences basées sur le genre, la représentativité dans les médias et les droits numériques. L’écoute reste bienveillante, l’argumentation précise.
The Bridge Room, incubateur créé pour l’occasion, propose masterclass, séances de coaching financier et speed-networking. Plusieurs projets de podcasts, plateformes de streaming locales et appli de billetterie mobile émergent déjà, laissant entrevoir un écosystème plus robuste.
Un hub qui regarde vers l’avenir
En trois jours, le festival aura fédéré créateurs aguerris et talents en herbe, institutions publiques et marques privées. Abuja en sort grandi, confirmant son rôle de hub culturel ouest-africain, complémentaire de Lagos ou Accra.
Pour Bikiya Graham-Douglas, la prochaine étape est claire : « Nous voulons renforcer la mobilité des artistes et la coproduction intra-africaine. » Dans les couloirs, on murmure déjà des partenariats avec Pointe-Noire, Dakar ou Le Caire.
Au-delà des chiffres, le BAF 2025 laisse l’image d’une Afrique qui raconte ses propres histoires, assume ses contradictions et transforme la joie collective en moteur de développement. Une promesse qui, on l’espère, résonnera bien au-delà des frontières nigérianes.
À Abuja, chacun repart avec une autre définition du mot possible. Cette générosité artistique constitue peut-être la meilleure réponse aux défis du continent, rappelant qu’inventer ensemble vaut tous les manifestes.










