Un bâtisseur des industries créatives sénégalaises
Assis sous les baobabs d’un café de Dakar, Ababacar Gueye parle d’art comme on évoque une urgence intime, les yeux pétillants derrière des lunettes rondes. Pour ce promoteur culturel, soutenir la création n’est pas un métier, c’est un devoir citoyen.
À 35 ans, il dirige Creative Sénégal, un incubateur qui accompagne plus de 120 artistes visuels, stylistes et musiciens. Son parcours illustre l’éveil d’une génération décidée à transformer les potentialités culturelles du continent en valeur économique durable.
« Je pense qu’un artiste, c’est la recherche », confie-t-il, citant les travaux de feu Souleymane Keïta comme boussole. Il voit dans chaque performance une enquête sur l’identité, et dans chaque spectateur, un partenaire de réflexion.
Transmettre le patrimoine, mission de vie
Gueye revendique un héritage issu des griots, ces archives vivantes de l’Afrique de l’Ouest. Son grand-père jouait du xalam dans les cérémonies; il l’emmenait écouter les contes où l’on garantissait la mémoire collective avec des notes en filigrane.
Aujourd’hui, il supervise un programme intitulé Héritage 221, qui numérise chants wolofs, costumes sérères et gestes du Sabar. L’objectif est double : sauvegarder des savoirs menacés et offrir aux jeunes créateurs un réservoir d’inspiration ancré dans leur terroir.
« On ne peut pas exporter ce que l’on n’a pas d’abord archivé », rappelle-t-il lors d’un atelier tenu en mars à Saint-Louis. Autour de lui, des lycéennes manipulaient des scanners 3D, fascinées par la précision avec laquelle un vase lébou renaissait à l’écran.
Le ministère sénégalais de la Culture soutient l’initiative à travers un fonds de partenariat public-privé. Le promoteur, lui, insiste : la sauvegarde du patrimoine passe aussi par des modèles économiques capables de rétribuer les détenteurs du savoir.
La jeunesse comme matière première
Creative Sénégal occupe un ancien hangar portuaire transformé en studios de répétition, fablabs et galerie. Dans cette ruche, plus de soixante pour cent des résidents sont des femmes, une réalité qui reflète la montée d’une génération féminine audacieuse.
Parmi elles, la styliste Diarra Fall, 22 ans, réinvente les pagnes tissés de Casamance en vestes urbaines. Elle témoigne : « Je suis entrée ici avec un croquis et deux mètres de tissu, j’en ressors avec une marque et un réseau ».
Le centre propose des formations gratuites en gestion de projet, marketing digital et propriété intellectuelle. Les participants signent un contrat moral : à la sortie, ils mentorent à leur tour trois aspirants artistes issus de leurs communes.
Gueye parle d’une « chaîne de solidarité créative » qui bannit la rivalité stérile. L’espace, financé en partie par l’Organisation internationale de la Francophonie, a déjà permis la création de 58 emplois directs dans le textile, la musique et la réalité virtuelle.
Collaborations panafricaines et ambitions
En décembre dernier, Creative Sénégal a co-organisé le festival Ndary Lo à Brazzaville, au Congo. L’événement, soutenu par l’agence congolaise Arts et Loisirs, a réuni des sculpteurs congolais et sénégalais autour du thème « résilience urbaine ».
Cette passerelle nourrit l’ambition d’un marché créatif africain intégré. « Nos frontières ont été dessinées par l’histoire, pas par les idées », souligne Gueye. Il milite pour un passeport culturel permettant la circulation sans frais de spectacles, œuvres et artisans.
Déjà, des accords existent avec le Bénin, le Rwanda et le Maroc pour l’accueil croisé de résidences. Les artistes participants conservent la propriété de leurs œuvres, tandis que chaque ville partenaire reçoit un exemplaire, enrichissant ainsi son espace public.
L’année prochaine, Gueye rêve d’ouvrir une antenne à Abidjan, ville qu’il décrit comme un « hub pop ». Les discussions avancent avec des investisseurs privés issus de la diaspora ivoirienne, intéressés par la montée en puissance des contenus africains.
Défis, financements et résilience
Le chemin reste semé d’obstacles. L’accès au crédit demeure limité pour les structures culturelles, classées à risque par les banques. Pour contourner, Creative Sénégal a lancé une campagne de financement participatif, récoltant 60 000 dollars en huit semaines.
L’épisode de la pandémie a aussi secoué le secteur. Gueye se souvient avoir dû fermer la galerie six mois. « On a transformé la contrainte en laboratoire », dit-il : diffusion en ligne de concerts, tutoriels sur TikTok, ventes d’affiches en NFT.
Le promoteur souligne néanmoins le rôle accru des États. Au Sénégal, le fonds de développement des cultures urbaines a triplé depuis 2020, passant à 3 milliards de francs CFA. « La créativité est notre pétrole », plaide la ministre des Industries culturelles.
Pour l’instant, Ababacar Gueye garde les pieds dans la poussière rouge qui borde son centre. « Nos idées n’ont de valeur que si elles deviennent des emplois », répète-t-il, avant de rejoindre un atelier d’écriture slam débordant de voix juvéniles.
Au crépuscule, les murs vibrent d’une nouvelle chanson mbalax. Elle raconte un Sénégal qui s’invente des avenirs au rythme des tambours et des claviers, porté par des bâtisseurs comme Gueye, pour qui la culture demeure l’énergie la plus renouvelable.










