Algérie : la mémoire coloniale devient une loi

À Alger, le 9 mars 2026, l’Assemblée populaire nationale a transformé une douleur ancienne en texte de loi. En adoptant une version révisée du projet criminalisant la colonisation française, les députés ont posé un geste qui dépasse la simple écriture juridique.

Une mémoire que l’on choisit de ne plus taire

La loi vise la période coloniale française, de 1830 à 1962. Elle ne se contente pas de la rappeler : elle l’inscrit dans le droit, comme on grave un nom sur une pierre pour qu’il ne s’efface plus avec le temps.

Ce vote prolonge un premier passage devant l’assemblée, le 24 décembre 2025. Entre les deux étapes, le texte a mûri, signe que le sujet engage autant la prudence politique que la conviction profonde des élus algériens.

La responsabilité, posée noir sur blanc

Le texte établit la « responsabilité juridique » de la France à l’égard de son passé colonial. L’expression est mesurée mais ferme. Elle nomme une dette morale longtemps restée dans le flou des discours diplomatiques.

Reconnaître les crimes historiques, préserver la mémoire nationale : telles sont les intentions affichées. Il s’agit moins d’attiser une rancœur que de transmettre un récit, de le confier aux générations qui n’ont pas connu cette histoire de près.

Fait notable, la loi ne réclame ni excuses formelles de la France ni réparations globales. Cette retenue dit quelque chose d’une posture : affirmer une vérité sans la suspendre au geste, parfois improbable, de l’autre partie.

Des sanctions qui dessinent une frontière morale

Le dispositif prévoit des peines d’emprisonnement de trois à cinq ans, assorties d’amendes, pour la glorification du colonialisme. Dans les cas les plus graves, la sanction peut atteindre dix ans.

Au-delà du chiffre, c’est une ligne que trace le législateur. Célébrer la colonisation devient un acte répréhensible, et non plus une opinion comme une autre. La mémoire collective se voit ainsi dotée d’une protection tangible.

Le Sahara et la blessure nucléaire

Parmi ses dispositions, la loi prévoit une compensation pour les victimes des essais nucléaires français menés au Sahara. Ce volet ouvre un chapitre souvent relégué à l’ombre des grands récits politiques.

Derrière ces essais, il y a des corps, des familles, des territoires marqués durablement. En les reconnaissant, le texte rappelle que l’histoire coloniale ne s’est pas arrêtée aux frontières des villes, mais a touché jusqu’aux confins du désert.

Le poids contesté des chiffres

L’Algérie évoque 1,5 million de victimes de la période coloniale. Du côté français, les historiens avancent une estimation plus basse, de 400 000 à 500 000 décès. L’écart, considérable, illustre combien le comptage des morts reste un terrain disputé.

Ce différend n’est pas qu’arithmétique. Il touche à la façon dont chaque société se raconte, hiérarchise ses douleurs et choisit ce qu’elle veut retenir. Les chiffres, ici, deviennent un langage à part entière.

Un acte qualifié d’« historique »

Le président de l’APN, Brahim Boughali, a salué une décision « historique ». Il a insisté sur la protection de la mémoire nationale et sur la création d’un « cadre légal clair pour la justice historique ».

Ses mots situent l’enjeu : il ne s’agit pas seulement de punir, mais de fonder. Donner à la justice mémorielle une assise stable, c’est offrir aux citoyens un repère partagé, transmissible, qui résiste aux oublis.

Ce que dit cette loi à l’Afrique d’aujourd’hui

Au-delà de l’Algérie, ce texte interroge tout un continent sur son rapport au passé. Comment honorer les générations qui ont subi sans s’y enfermer ? Comment faire de la mémoire une force, et non une plaie qui se rouvre ?

Pour les femmes et les hommes qui construisent l’Afrique contemporaine, ces questions ne sont pas abstraites. Elles façonnent l’identité, nourrissent la fierté, irriguent la manière dont on transmet une histoire aux enfants.

La loi algérienne, par sa portée symbolique, offre un cas d’étude singulier. Elle montre qu’un État peut choisir d’affronter son histoire commune avec une ancienne puissance coloniale par la voie du droit plutôt que par celle du seul ressentiment.

Reste une certitude : en gravant la colonisation dans son code pénal, l’Algérie affirme que certaines vérités ne se négocient plus. C’est, à sa manière, une déclaration sur la dignité d’un peuple et sur le récit qu’il entend laisser derrière lui.

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