Un héritage vivant de cinq siècles
Dans les ruelles de Fès, Marrakech ou Tétouan, le cliquetis des métiers à broder accompagne le quotidien. Le caftan marocain, croisé depuis au moins le XVIᵉ siècle dans les chroniques hispano-mauresques, s’y confectionne encore point après point, fil d’or posé à la main.
Vêtement de cour puis parure nuptiale, il a traversé les dynasties saadienne, alaouite et même l’ère coloniale sans jamais perdre son aura. Chaque région a façonné une signature: boutons sfifa de Rabat, col mandarin de Salé, manche tulipe du nord.
Au-delà de l’élégance, le caftan incarne une mémoire familiale. Beaucoup de femmes conservent la pièce de mariage de leurs mères, transmise comme un trésor avec les secrets de couture. « C’est notre arbre généalogique textile », confie la historienne de l’art Salma Laghzaoui.
Une reconnaissance attendue par les artisans
Cette semaine, l’UNESCO doit dévoiler la nouvelle liste de son Patrimoine culturel immatériel. Selon des officiels du ministère marocain de la Culture, le caftan y figurera, rejoignant la calligraphie maghrébine ou la diète méditerranéenne déjà inscrites.
Dans l’atelier de maître-brodeur Abdelaziz Soussi, à Casablanca, la nouvelle circule comme une traîne de velours. « Une reconnaissance internationale garantit la pérennité de nos gestes », explique-t-il, le regard posé sur ses apprenties qui posent la taariz, broderie en relief.
Le label UNESCO ouvre aussi l’accès à des fonds de sauvegarde. Rabat prévoit des formations subventionnées et la création d’un musée interactif du caftan, devant accueillir 2000 pièces numérisées, afin d’attirer une nouvelle génération vers ces métiers souvent considérés comme ardus.
Du podium à l’économie créative
Depuis que la styliste Fatima Zahra Serghini a fait défiler le caftan au Caftan Fashion Week de Marrakech en 1996, le vêtement a quitté les salons privés pour conquérir les podiums internationaux, inspirant Jean Paul Gaultier ou Dolce & Gabbana.
Le secteur pèse aujourd’hui près d’un milliard d’euros, selon la Fédération marocaine du prêt-à-porter. Des milliers d’artisans vivent de la soie et des sequins, tandis que les plateformes de e-commerce expédient des modèles personnalisés à Dubaï, Paris ou New York en moins d’une semaine.
Pour la créatrice tangéroise Leila Outarahout, la labellisation arrive à point nommé : « L’UNESCO donnera confiance aux investisseurs locaux qui craignaient l’éphémère. Le caftan n’est pas une tendance, c’est un écosystème ». Elle prévoit d’ouvrir un incubateur dédié aux accessoires assortis.
Les enjeux de propriété intellectuelle
Si l’inscription reconnaît un patrimoine vivant, elle ne confère pas un monopole commercial. La protection juridique passe par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, avec laquelle le Maroc a signé des accords couvrant les « expressions culturelles » telles que caftan ou zellige.
Un numéro d’identification devra accompagner chaque pièce labellisée, à la manière d’une appellation d’origine. Le ministère songe à une puce NFC cousue discrètement dans la doublure, permettant au client de vérifier la provenance sur son smartphone et d’accéder à la biographie de l’artisan.
En parallèle, des juristes rappellent qu’aucun pays ne peut s’approprier à lui seul un patrimoine immatériel. L’esprit de l’UNESCO reste le partage et le dialogue. « Notre objectif n’est pas l’exclusivité mais la reconnaissance d’une genèse », insiste l’enseignant-chercheur Hassan Belaid.
Au-delà de la rivalité culturelle
La route vers l’UNESCO a été jalonnée de tensions régionales. En 2023, l’inclusion d’un caftan de Fès dans un dossier algérien consacré aux costumes orientaux a suscité l’ire de Rabat, qui y a vu une appropriation culturelle.
Depuis, les diplomates des deux rives du Maghreb se livrent à une bataille douce faite de défilés et d’expositions itinérantes. Le Maroc a récemment obtenu un siège au Conseil exécutif de l’UNESCO pour 2025-2029 avec 146 voix, devançant largement son voisin.
Pour les couturières de la médina, ces querelles restent lointaines. Leur priorité est de voir les commandes affluer et les jeunes revenir à l’atelier. Si l’inscription se confirme, le caftan pourrait bien redonner aux mains qui le façonnent la place centrale qu’elles méritent.
Un symbole pour la diaspora
À Montréal, Bruxelles ou Abidjan, les jeunes femmes d’origine marocaine réinventent le caftan pour les soirées mixtes. Elles troquent parfois la ceinture traditionnelle, la mdamma, contre une ceinture de cuir, mêlant sneakers et tissages ancestraux, sans jamais renier la coupe droite iconique.
Pour l’entrepreneuse franco-marocaine Sofia Mezouari, fondatrice de la marque en ligne Caftanyc, le label UNESCO sera un argument commercial puissant. « Mes clientes américaines comprendront que chaque perle raconte une histoire, pas seulement une tendance Instagram », précise-t-elle, espérant doubler ses ventes.
Au final, l’inscription attendue consacre un dialogue entre passé et futur, local et global. En tissant tranquillement sa trame de soie, le caftan rappelle que la modernité n’efface pas la tradition, elle la prolonge, un point de feston après l’autre.










