Eva Obodo: le charbon devient poésie à Paris

Une première européenne très attendue

La galerie AFIKARIS, nichée rue Notre-Dame-de-Nazareth, offre jusqu’au 3 janvier 2026 un voyage sensoriel rare : la première exposition individuelle européenne d’Eva Obodo, figure majeure de la scène contemporaine nigériane, présentée sous le titre And We Hired a Carpenter to Patch the Cloth.

Du premier pas dans la salle, le visiteur est happé par un dialogue subtil entre éclats de charbon, fils métalliques et bandes colorées. Chaque pièce semble respirer, comme si la matière, patiemment nouée par l’artiste, contenait encore les battements d’une mémoire collective.

Le charbon, mémoire vivante d’Enugu

Né en 1963, Obodo a grandi à Enugu, haut lieu minier du Nigeria. Fils de mineur, il porte l’ombre du massacre de 1949, quand des grévistes furent abattus par l’administration coloniale britannique. La blessure historique affleure dans ses choix de matériaux.

En travaillant le charbon, résidu d’une extraction douloureuse, l’artiste transforme un symbole d’exploitation en médium de contemplation. La matière noire devient surface vibrante, propice à la méditation sur le travail, la dignité et l’indépendance des peuples africains.

Tisser, lier, réparer: un geste poétique

Depuis 2008, Obodo explore la puissance narrative de matériaux modestes : charbon, fil de cuivre, aluminium, canettes recyclées. Dans son atelier de Nsukka, il trie, nettoie puis ficelle chaque fragment. Le rituel du raccommodage devient métaphore de la réparation des plaies historiques.

Les surfaces tissées, parfois ponctuées de bandes d’acrylique, rappellent la douceur d’un tissu cicatrisé. L’artiste revendique l’imperfection du patchwork. Recoudre, même maladroitement, constitue déjà un acte de résistance face aux fractures héritées du colonialisme extractif.

Des œuvres qui questionnent extraction et urbanité

Parmi les pièces phares, Pickman rend hommage aux mineurs d’Enugu et, plus largement, aux travailleurs du sous-sol africain. L’amas de charbon lié par le cuivre évoque la solidarité ouvrière et la mémoire enfouie sous la poussière.

Plus loin, Rush Hour capture la frénésie des mégapoles du continent. Le réseau de fils métalliques, tendus comme des artères saturées, traduit le chaos urbain, la précarité environnementale et l’énergie créatrice d’une jeunesse qui invente une modernité propre.

AFIKARIS, nouvel écrin de l’art africain contemporain

Fondée pour promouvoir les voix artistiques du continent, la galerie parisienne affirme ici son rôle de trait d’union entre l’Afrique créative et les publics européens. Les cimaises épurées laissent respirer les œuvres, tandis que l’éclairage caresse les rugosités du charbon.

L’approche curatoriale met en avant la résonance entre poésie matérielle et enjeux sociétaux. Sans didactisme, l’exposition ouvre un espace d’espoir : certains fragments sont enveloppés comme des présents, rappelant que toute cicatrice peut devenir écrin de renaissance.

Le temps long de la réparation

Obodo enseigne la sculpture à l’université de Nsukka, héritière d’une tradition moderniste africaine où la matière parle autant que la forme. Ses étudiants observent la patience infinie du maître, persuadés que chaque nœud ouvre une brèche vers le futur.

L’artiste confie que son geste répétitif s’apparente à une prière silencieuse. « On ne guérit pas une mémoire en la recouvrant d’oubli. Il faut la masser, morceau après morceau », explique-t-il lors du vernissage, invitant chacun à toucher symboliquement la surface tressée.

Informations pratiques pour une visite inspirante

And We Hired a Carpenter to Patch the Cloth se découvre jusqu’au 3 janvier 2026 à la galerie AFIKARIS. L’entrée est libre du mardi au samedi, de 11h à 19h. L’espace, situé dans le 3ᵉ arrondissement de Paris, encourage une déambulation lente.

À travers la densité méditative des œuvres, le public mesure la force d’un art capable de transformer un combustible fossile en source de lumière intérieure. Une halte indispensable pour comprendre les vibrations les plus contemporaines de la création africaine.