Une cérémonie à huis clos très scrutée
Le 3 novembre 2025, la Tanzanie a vu l’investiture de Samia Suluhu Hassan, première femme élue à la tête du pays, dans une atmosphère mêlant solennité et crispation. La cérémonie, tenue à Dar es Salaam, s’est déroulée sans public, contraste inédit.
Seuls une centaine d’invités triés sur le volet, officiels, diplomates et hauts gradés, ont assisté au serment. Parmi eux figuraient les présidents Evariste Ndayishimiye, Hassan Cheikh Mohamoud et Hakainde Hichilema, venus apporter un soutien régional à la nouvelle cheffe de l’État.
La présence militaire, plus visible qu’autrefois, a rappelé le contexte sécuritaire tendu qui a précédé le scrutin. Les rues proches du palais étaient bouclées, tandis que les liaisons téléphoniques connaissaient des ralentissements, laissant les Tanzaniens suivre l’événement via les canaux officiels de la télévision publique.
Violences électorales et chiffres contradictoires
Selon l’opposition, au moins trois cents personnes auraient perdu la vie lors d’affrontements avec les forces de l’ordre depuis l’ouverture de la campagne en août. Le gouvernement, lui, parle d’« incidents isolés » et refuse de reconnaître un bilan supérieur à trente victimes.
Le directeur de l’ONG Legal and Human Rights Centre affirme avoir recensé « plus de deux cents témoignages de violences ciblées », notamment dans les archipels de Zanzibar et Pemba, bastions d’une opposition historiquement active. Les autorités promettent une contre-enquête interne.
Dans les files d’attente devant certains dispensaires, des habitants évoquent des « nuits entières de sirènes » et la peur de déplacements en groupe. D’autres, proches du parti au pouvoir, louent la « fermeté » des forces de sécurité pour préserver la stabilité nationale.
Une opposition muselée avant le vote
Deux figures majeures n’ont pu se présenter. Freeman Mbowe a été écarté pour un défaut de signature sur ses formulaires, tandis que Tundu Lissu, du Chadema, a été arrêté en avril et inculpé de trahison, charge pouvant mener à la peine capitale.
La Commission électorale nationale a rejeté les accusations de partialité, assurant que « chaque candidat a bénéficié du même traitement ». Pourtant, la campagne a largement été dominée par la couverture médiatique du parti Chama Cha Mapinduzi, parti présidentiel, dont les meetings étaient retransmis en continu.
Dans plusieurs universités, des étudiants témoignent avoir vu les forces de l’ordre confisquer des tracts favorables à l’opposition. « Nous craignons d’être suspendus si nous parlons », confie une étudiante en droit, rencontrée sur le campus de Dodoma.
La voix de l’Union européenne et de la SADC
Par communiqué, l’Union européenne s’est dite « très préoccupée » par la répression, appelant à la libération rapide des détenus politiques et à une « enquête indépendante » sur les allégations d’enlèvements. Bruxelles insiste sur la nécessité d’un procès équitable pour Tundu Lissu.
La mission d’observation de la SADC, présente sur place, relève des « irrégularités notables », telles que la fermeture anticipée de certains bureaux de vote et l’absence de procès-verbaux affichés. Ses conclusions complètes sont attendues d’ici la fin du mois.
Pour l’heure, la présidente assure vouloir coopérer avec les partenaires régionaux. « Nous étudierons attentivement chaque recommandation », a-t-elle déclaré lors d’un bref échange avec la presse, soulignant que sa priorité reste de « garantir la paix et l’unité nationales ».
Le pari d’une femme aux commandes
Samia Suluhu Hassan demeure une figure singulière dans le paysage politique est-africain. Issue de l’île de Zanzibar, elle a longtemps milité pour l’éducation des filles. Ses premiers mois à la présidence, en 2021, avaient été marqués par des gestes d’ouverture.
Elle avait notamment levé l’interdiction de certains médias indépendants et encouragé la vaccination contre la Covid-19, rompant avec la ligne de son prédécesseur John Magufuli. « La présidente a montré qu’elle pouvait surprendre », résume la politologue tanzanienne Aziza Mwinyipembe.
Toutefois, depuis le lancement de la campagne, nombre d’observateurs estiment qu’elle s’appuie sur l’appareil sécuritaire de l’État pour consolider son pouvoir. La baisse de ton vis-à-vis des organisations de la société civile en est, pour eux, le signe le plus visible.
Plusieurs associations féminines saluent malgré tout l’accession d’une femme à la magistrature suprême. « C’est un symbole puissant pour nos filles », affirme Mwanahamisi Singano, responsable du mouvement Equality Now basé à Arusha.
Regards des Tanzaniens et futur incertain
À Dar es Salaam, les vendeuses du marché Kariakoo commentent davantage la flambée des prix que les urnes. « Nous voulons surtout du travail et un coût de la vie supportable », explique Rehema, 34 ans, mère de deux enfants scolarisés.
Les jeunes diplômés interrogés rêvent d’emplois dans le tourisme ou les technologies, secteurs identifiés par le gouvernement comme leviers de croissance. Beaucoup disent espérer que la stabilisation politique attirera les investisseurs sans pour autant sacrifier les libertés publiques promises durant la transition.
Pour l’instant, Samia Suluhu Hassan jouit de la légitimité des urnes, malgré les controverses. Les prochains mois, marqués par la publication des rapports d’observation et la tenue d’un dialogue politique annoncé, diront si la victoire se transforme en véritable mandat d’adhésion.
Dans l’ombre des projecteurs, le défi sera d’allier cette promesse d’émancipation à une gouvernance plus inclusive. Les observateurs notent qu’un dialogue sincère avec l’opposition constituerait un premier indicateur de ce changement attendu.










