Une mémoire qui crépite
Dans Les Bestioles, la dramaturge libanaise Hala Moughanie distille, en cent trente pages incandescentes, l’écho ravageur de l’explosion du port de Beyrouth. Le texte, bref mais viscéral, avance tel un éclair dans la nuit, laissant derrière lui des étincelles de mémoire qui crépitent longtemps dans la poitrine lectrice.
Dès la première page, le lecteur pénètre un champ de ruines où la poussière danse encore. Tout résonne, la ville brisée, le bourdonnement d’avions imaginaires, les cris étouffés. La peur n’éteint pourtant pas la beauté, elle la découpe, la polit, la rend plus tranchante pour l’âme en cendres.
Hala Moughanie, dramaturge et militante des mots
Figure montante de la scène beyrouthine, Moughanie conjugue théâtre, conseil en médiation des conflits et engagement citoyen. Son Prix du Théâtre de la Colline, obtenu en 2022, avait déjà signalé une voix inclassable. Avec ce roman, elle confirme transformer la sidération politique en matière artistique brute et lumineuse.
Dans les ateliers qu’elle anime, l’autrice répète que les mots sauvent davantage que les armes. Sa prose, affûtée par la scène, épouse ici le souffle d’un monologue intérieur. Elle confie avoir écrit le livre « comme on retient une respiration », avant que la ville ne s’effondre sous ses yeux.
L’explosion du port, épicentre narratif
Le 4 août 2020, deux déflagrations secouent Beyrouth et gravent un traumatisme collectif. Dans Les Bestioles, la chronologie vacille ; les secondes d’horreur se démultipient, deviennent années d’attente, d’enquête, de douleur. Le narrateur sans nom erre, prisonnier d’un présent fissuré comme la corniche maritime sous la chaleur méditerranéenne.
Il croit entendre des avions, spectres d’une guerre civile jamais vraiment close. L’écho lointain des moteurs réveille d’autres souvenirs de ferraille et d’incendie. Moughanie tisse ainsi un dialogue entre catastrophes, rappelant que le fracas d’hier s’accroche férocement aux parois du jour de chaque lecteur comme une alarme sourde.
Une langue-couteau, fragmentaire et poétique
Le roman refuse toute spectacularisation. Moughanie découpe la trame en éclats de phrases, sans ponctuation rassurante, laissant la respiration du lecteur rythmer la chute. Ce parti pris rappelle les fragments de Jean Sénac ou les coupes sèches d’Assia Djebar, deux influences assumées par l’autrice dans ses carnets intimes.
La rudesse n’exclut pas l’éclat. Des images de jasmin, de granité au tamarin, de nuits radio branchées sur Fairouz, surgissent comme autant de points de suture. L’amour, fragile mais têtu, lèche les plaies. Il se glisse entre deux gravats, obstiné à respirer au rythme du cœur de Beyrouth.
Bestioles intimes, démons collectifs
Le titre, polysémique, renvoie à ces « grosses bêtes » entendues dans le ciel, mais aussi aux petites créatures tapies sous la peau. Peurs larvées, joies défuntes, rires interrompus : autant d’insectes nerveux qui colonisent le corps et que seule l’écriture semble pouvoir exorciser pour que la mémoire retrouve sa pulsation.
Sous les décombres, Moughanie dévoile aussi des instants de tendresse : un café partagé, une caresse volée, une chanson fredonnée malgré la poussière. Ces micro-fragilités confèrent au roman une densité humaine qui pousse le lecteur à s’interroger sur sa propre résilience face aux chocs collectifs de son environnement immédiat.
Résonances africaines et diasporiques
Si l’intrigue se love sur la Méditerranée, son battement trouve un écho sur d’autres rives. Dans les rues de Dakar ou de Brazzaville, des femmes artistes questionnent elles aussi la mémoire blessée, l’espoir cabossé. La littérature, pont invisible, relie alors les capitales divinement rebelles en cadence de survie.
La critique congolaise Nadège Mahoungou affirme que « la rage élégante de Moughanie rappelle nos chroniques du Pool ». Ses mots, publiés dans Le Courrier de la Cuvette, invitent à lire Les Bestioles comme une cartographie émotionnelle utile à toute nation qui refuse l’amnésie, même en plein tumulte urbain moderne.
En diaspora, le livre circule déjà des cafés parisiens aux librairies d’Abidjan. Les témoignages affluent : une lectrice ivoirienne y voit l’ombre de la crise postélectorale ; une Camerounaise, la réminiscence des villes anglophones bombardées. Chaque trajectoire y cherche une manière de panser l’Histoire sans gommer la lueur de demain.
La lumière malgré les ruines
À la dernière page, le narrateur lève la tête. Dans l’air flotte encore une poussière dorée, pourtant un rai de soleil s’infiltre. C’est là que réside la victoire du roman : montrer le scintillement possible, aussi ténu soit-il, après le bruit et la fureur des jours à venir clairement.
Les Bestioles ne se contente pas d’archiver la catastrophe. Il propose un rituel de survie, où la tendresse surgit comme un acte politique. Lire ce livre, c’est accepter de trembler, puis de tenir debout, avec la ville, contre l’érosion du souvenir qui guette chaque génération après la tempête.
Parce qu’il réinvente le chaos en chant, Hala Moughanie rejoint la constellation d’auteures qui, de Chimamanda Adichie à Léonora Miano, transforment la douleur en or narratif. Son roman confirme que les femmes, porteuses d’histoires, savent faire du feu avec les ruines et le partager sans ciller ni larmoyer.










