Brazzaville, paroles de jeunes filles
Une matinée douce enveloppe le siège du Fnuap de Brazzaville, ce 1er octobre. Dans la salle, les voix tremblantes des lycéennes se mêlent aux éclats de rire nerveux. Toutes sont venues entendre un message qui les concerne intimement : la réalité parfois tragique des grossesses non planifiées.
Derrière une table fleurie, Ndinga Mambou, directrice exécutive de l’Association congolaise pour les droits et la santé, rappelle d’emblée l’objectif : donner aux jeunes filles des outils pour se protéger, tout en invitant décideurs et soignants à regarder en face l’ombre des avortements clandestins qui plane.
Des chiffres qui heurtent
L’ONG s’appuie sur une récente étude du ministère de la Santé pour dresser son constat. Chez les 15 à 19 ans, 25,9 % des grossesses se terminent par un acte illicite. Le taux atteint 31,3 % chez les 20 à 24 ans, signe d’une urgence silencieuse qui s’inscrit dans tout le pays aujourd’hui.
Parallèlement, la mortalité maternelle reste préoccupante : 304 décès pour 100 000 naissances vivantes. Un quart de ces pertes touche les 10 à 24 ans. Chez les très jeunes 10 à 15 ans, 10 % des décès maternels sont liés à des complications d’avortement non sécurisé, un chiffre que médecins et familles peinent à accepter.
Cadre légal et réalité du terrain
Ornael Mikaël Djembo, juriste invité, déroule l’historique des textes internationaux, régionaux et nationaux. Il rappelle que la République du Congo autorise l’interruption de grossesse uniquement dans des cas restreints, notamment risque vital pour la mère, viol ou malformation grave du fœtus selon le code pénal.
« La loi n’a jamais eu pour but de punir la détresse », insiste-t-il. Pourtant, sur le terrain, l’accès limité à l’information et aux services de santé sexuelle conduit nombre de jeunes à se tourner vers des méthodes dangereuses, souvent pratiquées dans des conditions d’hygiène précaires aujourd’hui.
Parcours semés d’embûches
Stéphanie, 19 ans, témoigne d’une voix presque inaudible. Après une liaison brève, elle découvre sa grossesse et, craignant le rejet familial, consulte une matrone de quartier. « J’ai cru mourir », souffle-t-elle. Infection, douleurs, peur : l’expérience laisse des cicatrices physiques et psychologiques, rarement comptabilisées dans les statistiques officielles.
Le docteur Alain Okoua, gynécologue à l’hôpital de Talangaï, confirme rencontrer chaque semaine des patientes souffrant de complications post-avortement : hémorragies sévères, stérilité secondaire, détresse émotionnelle. « Ces jeunes arrivent souvent trop tard, après avoir dépensé des fortunes auprès de pseudo-praticiens ou d’automédication hasardeuse », explique-t-il avec regret.
Responsabilités partagées
Pour l’ACDS, la solution passe par une approche holistique. L’organisation plaide pour une éducation complète à la sexualité, l’accessibilité des contraceptifs modernes et des services post-avortement de qualité. Elle souhaite également un renforcement de la formation du personnel soignant, particulièrement dans les zones rurales où les ressources restent limitées.
L’implication des familles, des chefs communautaires et des médias est aussi jugée essentielle. « Nous devons briser les tabous entourant la sexualité des jeunes », souligne Ndinga Mambou. Selon elle, un dialogue intergénérationnel franc peut prévenir bien des situations désespérées et restaurer la confiance envers les structures sanitaires.
Partenariat avec les autorités sanitaires
Le ministère de la Santé, partenaire technique de l’ACDS, dit suivre avec attention les recommandations issues de la causerie. Un responsable du programme santé reproductive, présent dans la salle, a confirmé l’élaboration d’un nouveau plan stratégique axé sur la prévention et la prise en charge des complications post-avortement.
Une campagne nationale d’information, prévue en milieu scolaire et universitaire, devrait débuter d’ici quelques mois. Elle mettra l’accent sur le choix contraceptif et l’accueil bienveillant dans les centres de planification familiale. Les organisations de jeunes seront invitées à co-construire les messages afin de garantir leur pertinence culturelle.
Innovation et digital
Profitant de la montée en puissance du smartphone, plusieurs start-up congolaises testent déjà des applications d’information anonyme sur la santé sexuelle. L’ACDS collabore avec deux d’entre elles pour diffuser des conseils validés par des professionnels, tout en orientant discrètement les utilisatrices vers les structures agréées.
« Notre génération vit sur WhatsApp et TikTok », rappelle Grâce, étudiante en communication impliquée dans le projet. « Un message court, visuel, peut sauver une vie. » Les développeurs prévoient également un bouton d’urgence géolocalisé pour contacter un centre de santé partenaire en quelques secondes en cas critique.
Espoirs et vigilance
Les participantes repartent avec des brochures, mais surtout avec l’espoir que ce dialogue continue. « Nous voulons être actrices de notre santé », confie Sandrine, 17 ans. Son amie Joëlle ajoute : « Il faut que les adultes nous écoutent sans juger ». Le message est lancé dans toute la cité.
Observateurs et professionnels saluent l’engagement des ONG qui, sans se substituer à l’État, complètent son action. Ils insistent cependant sur la nécessité d’un financement pérenne. Sans ressources suffisantes, la sensibilisation risque de rester ponctuelle, alors que la santé maternelle exige une attention de tous les instants.
Un chemin vers l’autonomisation
Au-delà des chiffres, c’est l’autonomie féminine qui se joue. Accéder à une contraception fiable, pouvoir décider de poursuivre ou non une grossesse, recevoir des soins sûrs : autant de droits fondamentaux qui favorisent l’éducation, l’entrepreneuriat et la participation active des jeunes Congolaises à la vie nationale.










