Brazzaville : un lycée inédit pour jeunes sourds

Un projet éducatif pionnier

Le long ruban corail se déroule dans la cour sablonneuse du quartier Bakongo. Sous les applaudissements feutrés, l’Institut des jeunes sourds révèle l’ouverture, dès la rentrée 2025-2026, d’un lycée entièrement pensé pour la langue des signes.

L’abbé Christophe Junior Mbani, coordonnateur de l’établissement, décrit l’initiative comme « une réponse concrète à l’appel des familles qui ne veulent plus voir leurs enfants s’arrêter au brevet, faute de structures adaptées ».

C’est la première fois qu’une formation secondaire complète, allant jusqu’au baccalauréat, est proposée aux apprenants sourds au Congo-Brazzaville, signe d’un engagement croissant pour l’éducation inclusive.

La langue des signes, un pont citoyen

Pour le père Mbani, la barrière linguistique reste le principal vecteur d’isolement. « Les Congolais n’aiment pas la langue des signes », confie-t-il avec douceur, constatant qu’à la maison même les salutations manquent parfois aux enfants sourds.

Chaque samedi, l’Institut ouvre ses salles à tous ceux qui souhaitent apprendre cette langue visuelle. Étudiants, fonctionnaires, commerçants y partagent le même désir : pouvoir échanger sans détour avec leurs compatriotes malentendants.

La décision de l’Assemblée générale des Nations unies de consacrer le 23 septembre aux langues des signes rappelle l’importance universelle de cet outil, désormais reconnu comme vecteur de citoyenneté pleine et entière.

À Brazzaville, la nouvelle a déjà stimulé un bouche-à-oreille encourageant : des jeunes influenceurs filment leurs premiers mots signés, donnant à la cause un éclat numérique inédit.

Des filières techniques adaptées

Au-delà des cours généraux, le futur lycée proposera des ateliers de menuiserie, couture, informatique et infographie. Objectif : combiner savoirs théoriques et compétences pratiques, afin d’ouvrir des débouchés variés sur le marché de l’emploi.

Le choix de ces spécialités n’est pas anodin. « Nous avons interrogé des entreprises locales ; elles recherchent des profils capables de concevoir, de créer et de communiquer visuellement », explique la formatrice en infographie Natacha Moussavou.

Dans l’atelier pilote, de jeunes élèves manipulent scies japonaises et logiciels de dessin assisté par ordinateur avec la même concentration. Leur gestuelle précise illustre l’adage maison : la main parle autant que le regard.

Face aux mutations numériques, l’équipe pédagogique ambitionne de former des techniciens sourds capables d’entreprendre ou d’intégrer des studios créatifs, tout en devenant ambassadeurs de leur langue au sein du monde professionnel.

Solidarité et bénévolat, piliers du lycée

Le financement demeure le défi majeur. L’inscription annuelle, fixée à dix mille francs CFA, reste difficile pour certaines familles. « Une classe doit compter au moins trois enseignants bénévoles », rappelle le coordonnateur, soulignant l’esprit d’engagement qui anime le personnel.

L’Institut fait donc appel aux dons : riz, haricots, huile ou carburant pour le groupe électrogène. Des entreprises citoyennes ont déjà promis du bois et des ordinateurs reconditionnés, conscients du rôle social qu’elles peuvent jouer.

La fondation d’une banque locale a, pour sa part, annoncé un appui logistique au transport des élèves provenant de la périphérie. Ce soutien réduit la distance, littéralement, entre l’école et les quartiers populaires.

« Nous ne quémandons pas, nous invitons à partager », précise Mbani, convaincu que la chaîne de solidarité consolide l’édifice inclusif autant que les briques.

Vers une école véritablement inclusive

Le ministère congolais de l’Enseignement général souligne régulièrement, à travers ses plans quinquennaux, la nécessité de classes inclusives. L’Institut des jeunes sourds se veut laboratoire vivant de ces orientations publiques.

Former des enseignants aptes à signer est l’autre priorité. Des sessions intensives sont envisagées en partenariat avec l’École normale supérieure, afin que la maîtrise des signes devienne compétence professionnelle reconnue.

Les parents, parfois démunis face à la surdité, trouveront aussi un lieu de formation et d’écoute. Des ateliers de communication familiale seront animés par des psychopédagogues, pour réinventer la conversation à la maison.

À l’horizon 2026, l’équipe rêve déjà d’un festival culturel où élèves entendants et sourds joueront la même pièce, chacun dans son registre vocal ou gestuel, prouvant la force du plurilinguisme sensoriel.

Au-delà des murs, l’initiative brazzavilloise pourrait inspirer d’autres villes. Elle rappelle qu’une société se mesure à la place qu’elle offre à chaque voix, y compris celles qui s’expriment par les mains.