Simone Gbagbo : le retour inattendu vers le sommet

Du militantisme syndical à la clandestinité

En 1973, Simone Ehivet croise le chemin de Laurent Gbagbo dans le bouillonnant milieu syndical d’Abidjan. Tous deux, jeunes enseignants, contestent la longévité de Félix Houphouët-Boigny et portent la flamme du multipartisme, un engagement qui les conduit à de fréquents séjours en prison.

« Je me suis engagée dans la lutte politique contre l’ancien régime aux côtés des hommes », rappellera plus tard Simone, évoquant six mois de détention ponctués de violences physiques et sexuelles (L’Express). Chaque arrestation renforce sa détermination et forge la réputation de dureté qui deviendra sa marque.

Au palais, la naissance d’une « dame de fer »

De retour d’exil en 1988, Laurent officialise son union avec Simone devant une poignée de proches. Deux ans plus tard, l’ouverture démocratique permet au couple d’entrer à l’Assemblée nationale, installant un tandem où la verve populaire de l’époux complète l’intransigeance stratégique de l’épouse (Le Monde).

Lors de la présidentielle de 2000, Simone orchestre une campagne décisive. Après l’exclusion de nombreux adversaires, Laurent s’installe au palais. Ses ministres, confiera-t-elle, « me considèrent souvent comme leur supérieure ». La première dame se fait appeler « maman » par ses partisans, craindre par ses rivaux.

Une première dame au cœur de la tourmente

L’adhésion du couple au concept d’ivoirité fracture le pays. En coulisses, Simone est soupçonnée d’influer sur les forces de sécurité pour réduire au silence les opposants. Pendant que les élections sont ajournées à six reprises, la Côte d’Ivoire se scinde entre Nord et Sud, plongeant dans la méfiance.

La presse d’opposition la décrit tour à tour « énigmatique, froide et secrète » (Le Patriote). Pourtant, sur les estrades, la première dame électrise les foules, invoquant sa foi évangélique pour légitimer un pouvoir qui se durcit. Déjà se dessine le paradoxe d’une figure à la fois maternelle et redoutée.

Le bunker, point de bascule

Novembre 2010 : Laurent Gbagbo refuse la victoire d’Alassane Ouattara. Les armes parlent, faisant plus de 3 000 victimes. Au terme de cinq mois de combats, le couple se réfugie dans un bunker de la présidence. Leur arrestation, filmée, symbolise la fin d’une ère.

Au procès, Simone raconte avoir été transférée « les fesses à l’air », victime de tentatives de viol sous l’œil de soldats français. Condamnée à vingt ans pour atteinte à la sûreté de l’État, elle devient le visage le plus connu de la défaite, tandis que son époux est envoyé à La Haye.

Condamnation, amnistie et divorce public

Libérée en 2018 grâce à l’amnistie d’Alassane Ouattara, la septuagénaire retrouve Abidjan discrète mais déterminée. Quelques semaines plus tard, Laurent Gbagbo est acquitté par la Cour pénale internationale et regagne le pays, avant de demander le divorce pour vivre avec la journaliste Nady Bamba.

Simone réplique par la voie judiciaire, dénonçant « l’adultère flagrant et notoire » de son ex-compagnon. L’épisode, très médiatisé, clôt une saga conjugale entamée quarante-cinq ans plus tôt. L’ancienne première dame se retrouve seule, libre et, contre toute attente, politiquement plus audible que jamais.

La résurrection politique du MGC

En marge du Front populaire ivoirien, Simone fonde le Mouvement des générations compétentes, parti de gauche qu’elle tisse patiemment sur le terrain. Réunions de quartier, prêches dans les églises et réseaux d’anciennes détenues façonnent une machine électorale inattendue.

Le 18 août dernier, la Commission électorale valide officiellement sa candidature. « Aidons-nous à construire une nation nouvelle », lance-t-elle sous les vivats d’un auditoire majoritairement féminin. À 76 ans, celle que l’on pensait hors-jeu revendique un projet de modernisation économique et de justice sociale.

Une candidature à haute valeur symbolique

Seules trois élues dirigent des ministères régaliens en Côte d’Ivoire, et les femmes ne représentent que 30 % des députés. L’irruption de Simone Gbagbo sur la scène présidentielle résonne comme un défi à cette marginalisation persistante.

Pour ses partisans, son parcours fait d’elle « la preuve vivante que l’on peut tomber et se relever ». Ses adversaires rappellent toutefois les zones d’ombre de son passé. L’ancienne première dame répond par la promesse d’une gouvernance inclusive, misant sur sa longévité politique comme gage d’expérience.

Quels atouts face au président sortant ?

Le refus de Laurent Gbagbo de concourir pourrait détourner vers Simone une partie de l’électorat nostalgique du FPI. Son verbe tranchant, couplé à une image de survivante, pourrait séduire la jeunesse urbaine en quête de figures fortes.

Toutefois, son passif judiciaire reste sensible à l’international. Elle rétorque que la page est tournée depuis l’amnistie et que « le pardon est une force de construction ». Reste à savoir si cette dialectique suffira à la hisser au second tour face à Alassane Ouattara.

Vers la première femme présidente du pays ?

Si elle l’emporte, Simone Gbagbo deviendra la première femme à diriger la Côte d’Ivoire, rejoignant le club encore restreint des cheffes d’État africaines. À quelques semaines du scrutin, chacun mesure l’inflexible ténacité de celle que l’on surnommait la « dame de fer ».

Quatre décennies après ses premiers tracts syndicaux, elle incarne un mélange de résilience personnelle et d’ambition nationale. La campagne qui s’ouvre dira si cette figure controversée peut transformer un passé tourmenté en avenir présidentiel, et inscrire ainsi une nouvelle page dans l’histoire politique ivoirienne.