La fracture d’usage numérique persiste
Un écran contenant tout le monde, mais que peu de doigts touchent : c’est le paradoxe que révèle le dernier rapport State of Mobile Internet Connectivity 2025 de la GSMA.
Alors que trois quarts des nouvelles zones connectées l’an passé se trouvent en Afrique subsaharienne, la région affiche malgré tout le taux d’usage de l’internet mobile le plus faible au monde.
Sur 3,1 milliards d’êtres humains qui vivent à portée de réseau, nombre d’Africains restent hors ligne, prisonniers d’un mur invisible : le coût des terminaux et l’absence de compétences numériques.
Le paradoxe prend un visage concret dans plusieurs capitales où les antennes 4G scintillent, mais les téléphones capables de s’y connecter demeurent hors budget pour la majorité.
Smartphone abordable: le seuil des 30 dollars
La GSMA pointe un chiffre simple, presque magique : un téléphone à 30 dollars rendrait la 4G financièrement accessible à 1,6 milliard d’individus, dont des millions d’Africaines entrepreneures en puissance.
Pour transformer l’équation, l’organisation a lancé la Handset Affordability Coalition, regroupant opérateurs mondiaux, fabricants et institutions de développement autour d’une mission : abaisser la barrière d’entrée via subventions, financements innovants et chaînes d’approvisionnement optimisées.
« Le téléphone n’est plus un luxe, c’est la clé de l’éducation, des soins, du commerce », rappelle Mats Granryd, directeur général de la GSMA, en plaidant pour que chaque acteur prenne sa part de responsabilité.
Au-delà du coût initial, l’entretien du smartphone pèse également: données, énergie, accessoires. Or, dans plusieurs pays côtiers, l’énergie solaire communautaire finance déjà des stations de recharge à prix symbolique, prouvant qu’un écosystème complet peut abattre la fracture.
Femmes et jeunes: double peine numérique
Les chiffres dessinent une réalité têtue : en Afrique subsaharienne, les femmes sont 29 % moins susceptibles que les hommes d’utiliser l’internet mobile, un écart qui amplifie les disparités économiques et sociales.
Pour Fatou Jatta, formatrice numérique à Dakar, l’obstacle premier reste le prix du smartphone ; vient ensuite la crainte de l’inconnu technologique qui persiste faute de programmes d’apprentissage adaptés.
Lorsque ces deux freins se cumulent, posséder un réseau performant dans le quartier ne change rien : l’écran demeure noir, et la voix des femmes se tait dans l’économie digitale.
Au Kenya, le collectif SheCodes a formé plus de 10 000 adolescentes à la programmation mobile, souvent sur des appareils partagés; preuve que la maîtrise précède parfois la possession et ouvre des portes vers l’emploi numérique.
Ghana, miroir d’une opportunité géante
Le Ghana illustre l’écart entre couverture et réalité : 99 % de la population dispose d’un signal, mais 62 % des habitants restent hors ligne, selon le rapport Driving Digital Transformation of the Economy in Ghana.
Le gouvernement et les opérateurs estiment qu’une réduction de ce fossé pourrait générer 3,4 milliards de dollars de PIB supplémentaire d’ici 2030, boostant agriculture, industrie légère et services.
Dans les marchés de Kumasi, certaines coopératives féminines testent aujourd’hui des prêts solidaires dédiés à l’achat de smartphones, espérant numériser les commandes de cacao et ainsi négocier de meilleurs prix.
La diaspora ghanéenne, très présente à Londres et New York, investit dans des start-up de paiements mobiles, créant des passerelles de remises de fonds et de savoir-faire qui réduiront à terme le fossé d’usage interne.
Vers une inclusion portée par des partenariats
La GSMA insiste sur un trio d’actions : subventionner les appareils, développer la littératie numérique et bâtir des coopérations public-privé solides afin de mutualiser risques et expertise.
Plusieurs pays, du Rwanda au Congo-Brazzaville, renforcent leurs fonds d’appui à l’équipement mobile pour les jeunes et les femmes, misant sur une croissance inclusive et résolument tournée vers l’innovation.
« L’élargissement de l’accès crée des emplois et nourrit l’esprit d’entreprise, explique une conseillère du ministère congolais de l’Économie numérique. Nous avançons main dans la main avec les opérateurs pour réviser la fiscalité sur les terminaux ».
L’implication du secteur financier reste cruciale : les banques digitales peuvent proposer des microcrédits instantanés pour téléphones, à condition que les taux demeurent transparents et que l’information circule dans les langues locales.
Les fabricants locaux, tels que Mara Phones ou Celtiis, explorent désormais des assemblages régionaux pour réduire les droits d’importation et adapter les menus aux langues nationales, renforçant ainsi la chaîne de valeur africaine.
Rêver un futur connecté pour toutes
Les solutions techniques existent; le véritable défi se joue dans les choix politiques, le courage industriel et la confiance que les citoyennes accordent aux outils numériques.
À mesure que le prix des terminaux baisse, l’Afrique peut devenir la scène d’innovations portées par les femmes, des marchés agricoles connectés aux consultations médicales à distance.
La cohérence entre infrastructures, tarifs et formation dessinera un continent où l’écran ne sera plus un luxe, mais un miroir de possibilités pour chaque jeune fille, chaque mère, chaque entrepreneure.
Le continent aura gagné lorsque la question du prix disparaîtra des conversations, remplacée par celle de la créativité des applications que les Africaines inventeront pour elles-mêmes et, bientôt, pour le reste du monde.










