Pourquoi l’Égypte attire 8,5 Mds $ en un mois

Un record qui interroge les analystes

L’annonce d’un afflux record de 8,5 milliards de dollars en juillet 2025 a créé une onde de choc positive dans les milieux financiers du Caire. Le Premier ministre Mostafa Madbouly y voit la preuve d’une « confiance internationalement restaurée » envers l’économie égyptienne, désormais engagée dans une phase de consolidation.

Rarement un flux mensuel hors investissements spéculatifs, souvent qualifiés de « hot money », avait atteint un tel niveau. Les économistes soulignent que ces capitaux, pour partie durables, traduisent un repositionnement stratégique d’institutions financières et de la diaspora, deux acteurs clés de la résilience monétaire nationale.

Contexte économique de l’Égypte

Le gouvernement a libéralisé la livre au printemps 2025, mettant fin au régime de double taux qui bridait précédemment le marché. Cette décision, négociée avec plusieurs bailleurs multilatéraux, visait à réduire les distorsions et à faciliter l’accès aux devises pour les importateurs énergétiques et pharmaceutiques.

Dans les semaines qui ont suivi, l’écart entre le marché officiel et le marché parallèle s’est rétréci, limitant les opportunités d’arbitrage illicite. Les autorités monétaires ont alors gagné une marge de manœuvre pour reconstituer les réserves, qui approchent désormais la barre des 46 milliards de dollars selon la Banque centrale.

Le Fonds monétaire international, tout en saluant la réforme, insiste toutefois sur la nécessité d’une discipline budgétaire accrue. La suppression progressive des subventions énergétiques reste au centre des discussions, car elle contribuerait à dégager les ressources indispensables aux filets sociaux ciblés par le gouvernement.

Rôle clé des transferts de la diaspora

Sur les 8,5 milliards, 3,6 milliards proviennent directement des travailleurs égyptiens installés à l’étranger. Il s’agit du plus haut niveau mensuel jamais observé, dépassant même le pic enregistré après la pandémie de 2020, lorsque les expatriés avaient compensé la chute du tourisme.

Plusieurs facteurs expliquent cet élan. D’abord, l’amélioration de la transparence bancaire a réduit les coûts de transfert. Ensuite, la rémunération en devises dans les pays du Golfe demeure élevée, ce qui accroît le montant des envois. Enfin, un sentiment renouvelé de patriotisme économique joue en faveur du rapatriement des fonds.

« Nous voyons nos contributions comme une assurance collective pour la stabilité nationale », confie Ahmed Fathi, ingénieur basé à Doha, soulignant l’aspect quasi affectif du geste. Selon une étude de l’Université américaine du Caire, 62 % des expatriés interrogés privilégient désormais les canaux formels pour soutenir leurs familles.

Impact sur la livre et les réserves

La monnaie nationale s’est appréciée de 6 % entre juin et août 2025, un rebond salué par les importateurs de céréales. Toutefois, la Banque centrale reste prudente : elle achète une partie des dollars afin d’atténuer une volatilité excessive qui pourrait pénaliser les exportateurs de textile.

Les réserves officielles couvrent désormais près de huit mois d’importations, un seuil rarement atteint depuis 2010. Ce matelas accroît la capacité de l’État à honorer les échéances de dette en devises, tout en réduisant la prime de risque exigée par les marchés obligataires internationaux.

Pour prévenir une surchauffe, le comité de politique monétaire a maintenu son taux directeur à 18 %, tout en signalant qu’il n’hésiterait pas à le relever si l’afflux de liquidités alimentait une poussée inflationniste. La vigilance demeure car l’inflation sous-jacente reste au-dessus de l’objectif de 7 %.

Perspectives régionales et risques

Le dynamisme égyptien intervient à un moment où plusieurs voisins cherchent eux aussi à attirer des capitaux stables. L’Arabie saoudite prépare une nouvelle vague d’introductions en Bourse, tandis que le Maroc mise sur les obligations vertes. Dans cette compétition feutrée, l’Égypte valorise son marché intérieur de cent millions d’habitants.

Néanmoins, quelques nuages subsistent. La croissance mondiale ralentit, ce qui pourrait réduire la demande de main-d’œuvre égyptienne à l’étranger. En outre, la remontée des taux américains risque de rendre le placement en bons du Trésor plus attractif, détournant une partie des flux vers les États-Unis.

Les autorités multiplient donc les initiatives de diversification. Un guichet unique numérique pour les investisseurs étrangers sera lancé avant la fin de l’année. Par ailleurs, un projet de loi incitant au rapatriement volontaire des profits des multinationales est à l’étude, afin d’élargir la base des apports en devises.

« Le défi consiste à ancrer ces flux dans des projets productifs à long terme », explique Salma Rashad, chercheuse à l’Institut de planification nationale. Selon elle, l’éducation numérique, les énergies renouvelables et la transformation agro-industrielle constituent des secteurs en mesure de capter durablement l’épargne internationale.

Pour l’heure, le record de juillet renforce la croyance qu’une trajectoire de stabilité est accessible, pourvu que les réformes se poursuivent et que l’environnement externe demeure clément. Le succès de la stratégie égyptienne sera mesuré à sa capacité à convertir le souffle monétaire en croissance inclusive.

Les observateurs rappellent toutefois que le précédent cycle d’entrées 2016-2018 s’était essoufflé lorsque la conjoncture pétrolière avait tourné. La leçon demeure : seule une industrialisation progressive, appuyée par des institutions solides, peut transformer un pic de liquidités en locomotive durable pour l’emploi.